Edito
Lisa De Visscher (A+)
Roeland Dudal (Architecture Workroom Brussels)
Cher David,
Tu me demandes ce que les architectes devraient faire face à l’inéluctable catastrophe environnementale qui nous attend. Face aux inégalités sociales. À la pauvreté. À la dégradation des ressources de notre planète. Face à la pandémie qui nous a contraints dans un mode de vie indescriptible presque surréaliste.
Mon cher David, voici ma réponse : rien ! *
C’est par ce préambule provocateur que Jacques Herzog entame une lettre à David Chipperfield récemment publiée dans Domus. Il y défend la position plutôt cynique selon laquelle les architectes n’ont rien à apporter au changement de société. Considérés comme de simples exécutant de leurs clients, les architectes en seraient réduits à adapter leur pratique aux « signes du temps ». En tant que protagoniste de « the age of the starchitect », cette provocante contribution au débat semble faire jubiler Jacques Herzog. L’impact réel sur la société de sa pratique architecturale – marquée par la réussite – ne semble pas vraiment lui donner beaucoup de souci.
Ces dernières décennies, l’Architecture avec un grand « A » a été dominée par l’esthétique de l’environnement construit, souvent au service d’un système économique axé sur le gain et ne faisant pas grand cas du volet sociétal. Entre-temps, on constate toutefois un changement notable des mentalités au niveau international. C’est ce qui est ressorti l’an dernier de la Triennale d’Oslo, qui était placée sous le signe de la Décroissance, et de la Triennale de Lisbonne, dont le commissaire était Sébastien Marot. Déjà en 2016, la Biennale de Venise avait mis en évidence la dimension socio-politique de l’architecture avec « Reporting from the front ». En l’occurrence, il ne s’agissait pas de l’esthétique de l’architecture en soi, mais de son impact et de la manière de le mettre en œuvre.
En Belgique aussi, on voit que les architectes ne se limitent plus à formuler la réponse la plus créative et efficace possible aux missions qui leur sont soumises. De plus en plus de concepteurs sont impliqués dans la création de processus qui remettent en question la demande ou impliquent activement l’utilisateur final dans la définition de la demande initiale. La recherche par le projet et la co-création permettent aux acteurs concernés de voir ce qui est possible : environnements mêlant habitat et production, établissements de soin où le patient occupe la place centrale, occupation temporaire d’immeubles à l’abandon réinsufflant de la vie à un quartier, voiries dont le revêtement est rendu perméable pour une meilleure gestion de l’eau et de la végétation, ou paysages urbains donnant une place aux éoliennes et aux bassins d’orage.
« Il existe aujourd’hui une merveilleuse occasion d’utiliser l’aménagement de l’espace comme levier d’accélération des transitions sociales, écrivent Hanne Mangelschots et Serafina Van Godtsenhove dans leur préambule. C’est pourquoi nous avons besoin d’une pratique architecturale qui soit un moteur de changement plutôt qu’une pratique qui s’adapte au changement ».
Plusieurs bureaux poussent la démarche plus loin en intégrant le changement dans leur propre sein. C’est ainsi que pour répondre au besoin d’une économie circulaire, Rotor DC crée de sa propre initiative un nouveau rôle et un nouveau marché dédié au démantèlement d’éléments de construction. RE-ST, pour sa part, s’appuie sur une vision affûtée de l’environnement bâti inefficace pour développer une pratique de « non-construction ». Et pour finir, Miss Miyagi, en spécialiste d’une approche alternative à la promotion immobilière, relie par des idées originales le patrimoine non défini et de nouveaux propriétaires coopératifs.
Dans ces processus de changement sociétal, les concepteurs peuvent faire office de leviers. Ce hors-série de la revue A+ montre comment. Par exemple, dans les Tuinen van Stene de Technum-Tractebel et Maat-ontwerpers, quelque 35 ha de polders en périphérie d’Ostende sont devenus des terres agricoles protégées parce qu’elles servent en même temps de parc pour la ville. Dans le district énergétique d’Eeklo, dans le cadre de l’atelier IABR Oost-Vlaams Kerngebied, PlusOffice montre comment aborder la problématique de l’énergie à l’échelle d’un quartier. Zinneke à Bruxelles et De Schuur, de Timelab, sont quant à eux conçus suivant le modèle de The Commons pour permettre de créer de nouveaux emplois et de nouveaux talents. Et enfin, au Redingenhof, 51N4E prend en main l’aménagement et la gestion d’une nouvelle « rue à vivre » en multipliant les revêtements perméables. La pratique du changement est un appel lancé aux créateurs et concepteurs d’espaces pour qu’au lieu d’attendre qu’on leur confie de nouvelles missions, ils prennent les devants pour repenser les choses, les pétrir, les déclencher. La pratique architecturale est-elle prête à cela ? La réponse est : oui !
* pour lire l’intégralité de la lettre (en anglais), rendez-vous sur : https://www.domusweb.it/en/architecture/2020/10/13/jacques-herzog-letter-from-basel.html (également disponible en italien)
Table of contents
EDITO
Lisa De Visscher and Roeland Dudal
SUBJECTS
Faire des ponts : concevoir des processus pour accélérer le développement
Hanne Mangelschots and Serafina Van Godtsenhoven
« Les biens communs » pour transformer la ville
Nathalie Cobbaut
Redécouvrir la commande durable
Michiel Van Balen
Nouvelles stratégies de gouvernance pour l’aménagement urbain
Sigita Simona Paplauskaite
ROUND-TABLE DISCUSSION
« Nous devons définir les priorités pour ce qui est en cours de construction »
Lisa De Visscher
PROJETS
BC Architects and Studies
Hall de production circulaire et modulaire, Bruxelles
OUEST – Rotor DC
Timelab, Gand
NU architectuuratelier
Centers, Anvers
51N4E – Plant- en Houtgoed
Atelier Oost-Vlaams Kerngebied
Jardins de Stene, Ostende
Une course pour sauver les sols dont nous dépendons
Klein Veldekens, Geel
Dethier Architectures
HOSOMI, Outrewarche
Stéphane Beel – BLAF – DENC!