Edito

Eline Dehullu – Rédactrice en chef

À l’heure où le discours architectural est dominé par des thèmes majeurs tels que le logement à prix abordable, la densification, la désartificialisation des sols et l’inclusion, il peut être salutaire de porter son attention sur le plus petit élément architectural qui soit : le détail. En effet, lorsqu’il ne relève pas de solutions purement techniques, mais fait intégralement partie de la conception, le détail peut devenir lui aussi porteur de sens, à la croisée entre matière et ingéniosité, contexte et histoire, collaboration et connexion.

En compagnie de l’architecte Aurélie Hachez, la rédaction d’A+ a exploré les différents rôles que peut jouer le détail. Esthétique – comme source de poésie spatiale et de plaisir sensoriel. Fon­damental – comme outil stratégique de conception permettant de concrétiser le concept à la base d’un bâtiment. Culturel – en tant que passeur de traditions, de savoir-faire artisanal et de connaissances locales. Historique – en tant qu’élément évolutif, allant du simple et expérimental au complexe et normatif. Politique – comme activateur et levier de la circularité et de l’inclusion.

Les détails sont donc tout sauf neutres. Aurélie Hachez montre que le sens naît précisément lorsque les détails sont mis en rapport avec leur environnement – d’hier et d’aujourd’hui. Ils sont le fruit de choix et d’une indéniable précision, mais aussi d’un heureux hasard ou d’une trouvaille de génie. C’est dans ce champ de tensions que le plaisir du détail devient palpable et que la spatialité s’épanouit.

Cette spatialité était également le moteur de Charles Vandenhove (1927-2019) lorsqu’il concevait des détails avec audace, mais aussi avec la plus grande minutie possible. Un entretien avec l’ancien collaborateur Prudent De Wispelaere et Christophe Van Gerrewey à propos de la conception et de la réalisation du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Liège (1987) nous apprend que pour Charles Vandenhove, les détails étaient déterminants du caractère de l’architecture. À la fois ludiques et dignes, ils contribuent en effet à créer une certaine chaleur conviviale dans l’hôpital.

Mais le détail, c’est aussi là où s’accumule la complexité de notre époque. Tiphaine Abenia et Alia Bengana montrent comment les règles et prescriptions, en se multipliant de façon exponentielle au cours des dernières décennies, ont abouti à des détails architecturaux quasiment absurdes. Dans la conception d’une façade, par exemple, le nombre d’éléments a augmenté de pas moins de 450 % entre la fin des années 1950 et 2013. La question est de savoir si ce foisonnement des normes et la complexification des détails et des connexions conduisent à l’amélioration de l’architecture ou, au contraire, à son appauvrissement.

Caroline Voet, elle aussi, plaide en faveur d’une approche véritablement durable et pragmatique des détails. Au lieu de les aborder sous un angle hypertechnique ou de les surdimensionner, il est possible – en combinant savoir-faire traditionnel, matériaux biosourcés et recyclés, partage ouvert des connaissances et expériences à l’échelle grandeur nature – de créer une architecture qui, au-delà de sa dimension écologique, est également source de cohésion sociale et culturelle. Les matériaux suivent alors leur propre logique, tandis que l’artisanat, l’histoire et le contexte local s’expriment ensemble dans les détails.

Sam Stalker et Eireen Schreurs approfondissent quant à eux les détails à partir de matériaux recyclés. Ici, il n’est pas question de solutions prédéfinies et les détails, qui résultent d’une interaction constante entre l’architecte, l’entrepreneur et le matériau disponible lui-même, sont le fruit de la collaboration, de l’improvisation et de l’interaction directe sur le chantier. Ce faisant, la récupération des matériaux modifie fondamentalement l’ordre de la conception et de la construction, et les détails deviennent un puissant levier pour cette pratique en pleine mutation.

Par ailleurs, les détails possèdent également une dimension sociopolitique. Selon Juliane Greb, bien qu’ils soient de petite taille, ils recèlent un grand pouvoir. Lorsque les détails sont complexes ou non apparents, seuls les architectes et les spécialistes peuvent comprendre et modifier la construction. En revanche, lorsque le processus de réalisation des détails est simplifié et rendu visible, les habitants et les utilisateurs finaux peuvent également réparer et adapter l’ouvrage. Les détails déterminent donc le niveau d’accessibilité, d’autonomie et d’appropriation. En ce sens, ils sont activistes puisqu’ils peuvent asseoir les hiérarchies existantes ou, au contraire, permettre une utilisation plus démocratique de l’environnement bâti.

Dans toutes ces contributions, on distingue clairement que le détail ne se limite pas à sa propre échelle physique. Le détail architectural, aussi simple ou ludique soit-il, renferme souvent tout l’univers des pensées et des intentions qui ont abouti à la construction de l’ensemble dont ils font partie. Le détail est une sorte de fragment dans lequel l’architecture s’exprime de la manière la plus concentrée, la plus vulnérable et la plus convaincante qui soit. 

Eline Dehullu
Rédactrice en chef d’A+