Aujourd’hui, où les petits citadins peuvent-ils encore jouer? Depuis la fermeture des écoles et des crèches pour cause de Covid, ce problème est devenu un véritable casse-tête pour les parents – hélas, surtout les mamans. Tout cela a notamment révélé que nos villes ne tiennent toujours pas suffisamment compte des besoins de sa population plus jeune. Pourtant, il y a déjà un certain temps que des architectes de premier plan tels qu’Aldo van Eyck et Le Corbusier ont montré le bon exemple. Un peu d’histoire et quelques exemples encourageants…

Il est impossible d’ouvrir un ouvrage dédié à l’architecture pour enfants sans systématiquement retomber sur les mêmes noms. S’agissant de pédagogie, Friedrich Fröbel, Jean Piaget et Maria Montessori sont les grands incontournables. Dès le 19e siècle, Fröbel postulait que les enfants n’étaient pas des mini-adultes, mais avaient leurs propres modes de pensée et comportements. Piaget a complété cette approche pour en faire sa théorie du développement. Montessori y a associé une forme d’enseignement et fut la première à chercher des locaux adaptés aux enfants.

Aldo van Eyck, Aire de jeux Simonskerkestraat, Amsterdam, vers 1950 © Aménagement du territoire d'Amsterdam / Aldo van Eyck, Petite aire de jeux Dijkstraat, Amsterdam, 1954

Van Eyck et Le Corbusier

L’espace conçu pour les enfants ne va toutefois devenir un thème architectural à part entière qu’après la Seconde Guerre mondiale. Malgré Piaget, ni les modernistes ni les traditionalistes n’avaient jusque-là envisagé une architecture ou un urbanisme adapté aux enfants. Ce n’est que lorsque des architectes du CIAM tels que Van Eyck ou Le Corbusier s’y sont intéressés que la question a retenu l’attention du public.

L’intérêt croissant de la jeune garde du CIAM pour l’homme concret dans son contexte social concret n’y fut certainement pas étranger.
Quand on évoque les terrains de jeu, Aldo van Eyck (1918–1999) est un incontournable, ne fût-ce que parce qu’à partir de 1947, il va en concevoir près de 700 à Amsterdam, à la demande de Cornelis van Eesteren, l’architecte de la ville. Ces terrains de jeu ont établi un standard toujours utilisé aujourd’hui parce qu’il se plongeait totalement dans l’univers des enfants1. 1 Francis Strauvens, 1998, Aldo van Eyck – The Shape of Relativity.

D’après Van Eyck, c’est en jouant que les enfants découvrent et développent les potentiels qui sommeillent en eux. Ce faisant, ils entrent inévitablement en conflit avec leur environnement. Pour citer l’architecte Vincent Ligtelijn : « L’enfant abîme et se fait abîmer2. » 2 Vincent Ligtelijn, 1999, Aldo van Eyck – Werken.

Pour lui, les enfants doivent pouvoir tout mettre sens dessus dessous, même si c’est au prix d’un bleu ou d’une petite bosse.

Pour ses terrains de jeu, Van Eyck a développé un répertoire de base des matériaux, formes et éléments. Il y avait par exemple les plots, des plateaux surélevés permettant aux enfants de sauter de l’un à l’autre. Il a également inventé des structures ressemblant à de la roche basaltique et des cages à poules, constructions en acier à escalader par l’intérieur et l’extérieur. Il fut imité dans toute l’Europe. Bien entendu, il y avait également des bacs à sable et, çà et là, un arbre ou une haie.

Van Eyck ne fut pas le seul à se préoccuper du sort des enfants en ville. La crèche et la plaine de jeux avec pataugeoire imaginées par Le Corbusier pour le toit de l’« Unité d’habitation » à Marseille sont inoubliables par la disposition ludique des murets et petites surélévations aux couleurs vivantes, sur fond de montagnes et de mer.

Exemples récents

Il est surprenant que l’héritage de pionniers tels que Van Eyck soit encore aussi présent dans les plaines de jeux qu’on aménage aujourd’hui pour les enfants. Un bel exemple de réussite est le « maillage ludique » de Suède 36 à Saint-Gilles (Bruxelles). La berme centrale d’une rue y est délimitée par des bancs en béton. Au centre serpente une zone de jeu en matériau souple rouge vif. Un tunnel traverse la bosse la plus haute. Un paysage d’aventure pour les enfants, avec en prime des jeux d’escalade. Les mamans qui y amènent leurs bambins en profitent pour tailler une petite bavette tout en gardant un œil sur leurs rejetons. Pour les enfants plus âgés, des dalles de sol en diverses tonalités de gris ont été posées du côté extérieur des bancs selon un motif qui invite à jouer à la marelle. En revanche, il n’y a ici pas grand-chose pour les ados… un groupe souvent laissé pour compte.

Suède36, Speellint, Saint-Gilles (Bruxelles), 2018

Il y a toutefois une exception : les petites plaines conçues par Grue en plein cœur d’Etterbeek, à deux pas de la place Jourdan. On y trouve un coin destiné aux jeunes enfants et à leurs parents. Des bancs en béton rose délimitent un terrain d’aventure en pente autour d’un platane. Les engins d’escalade couleur bleu roi font la ronde autour de l’arbre. Ici, dans l’esprit même des théories de Van Eyck, les enfants pourront faire une chute sans gravité. Le bureau Grue a par ailleurs également prévu de la place pour d’autres groupes d’âge, notamment les « ados qui glandent ». Ils y trouveront certainement un endroit où traîner dans un des nombreux recoins végétalisés et au sol artificialisé, rehaussés des beaux sièges en béton signés Grégory Lacoua.

Grue, petite aire de jeux, Etterbeek (Bruxelles), 2021 © Clément Chevelt

L’espace récréatif Terbank signé Plusoffice à Heverlee permet lui aussi aux enfants de faire des culbutes, comme le souhaitait Van Eyck, tout en excluant radicalement les sols artificialisés. Ici, le gazon est roi. Pas pour éviter les ecchymoses et les bosses, mais parce que le gazon et la terre contribuent à la désartificialisation des sols à Louvain. Quelle différence par rapport aux dalles des plaines de jeux de Van Eyck !… Mais à l’époque, on ne souciait pas encore du niveau des océans et de l’avancée des déserts.

Plusoffice, École primaire libre Terbank Egenhoven, Heverlee, 2021 © Pieter Rabijns

Toutes ces plaines de jeux ont un point commun : une conception puissante. Leurs lignes excentriques viennent titiller l’imagination des enfants. L’excentricité n’est toutefois qu’apparente : fortes de la sobriété de la palette de matériaux, ces plaines s’insèrent avec précision dans leur contexte en manifestant au passage l’esprit de Van Eyck et Le Corbusier.

La récente crise du coronavirus a également confirmé que Van Eyck avait raison de dire que les plaines de jeux n’étaient pas un détail, mais une mission architecturale majeure. Elles contribuent à créer et à renforcer le tissu social. Elles sont des condensateurs sociaux que nous avons tout intérêt à utiliser en temps de crise. Pourtant, contrairement aux infrastructures pour personnes à mobilité réduite, par exemple, elles ne sont toujours pas obligatoires dans les plans urbanistiques.

On verra par ailleurs dans ce numéro que le paradigme de Van Eyck est loin d’être épuisé. Un brillant exemple en est la salle de sport annexée à l’école maternelle et primaire « Melopee », signée XDGA, le long du Schipperskaai, sur les vieux quais de Gand. L’exiguïté du terrain et la densité du programme ont obligé les architectes à être très créatifs du point de vue de l’espace. Résultat : une plaine de jeu en 3D, suspendue dans une grille de poutres métalliques et de colonnes attenante au bâtiment scolaire.

XDGA, Melopee, Gand, 2020 © Maxime Delvaux

Si les possibilités restent identiques pour ce qui est des jeux, l’expérience n’en est que plus intense. La construction elle-même ressemble à une gigantesque cage à poules, avec de nouvelles surprises à chaque étage. Un premier niveau intermédiaire relie le réfectoire de l’école à la plaine de jeux du rez-de-chaussée, non seulement par des escaliers, mais aussi par six (!) toboggans parallèles. À un des entre-étages, une cuve ronde entourée de bancs s’enfonce dans le sol. De là, un chemin sinueux passe entre des parterres végétalisés pour parvenir au niveau suivant, où un « château » fantasque attend les enfants. Ensuite, des escaliers donnent accès à la salle de sport, située à l’étage supérieur.

Ici, l’intensité vient surtout du fait que partout et toujours, les enfants ont vue sur le monde extérieur des grandes personnes, sur leur avenir. Ils peuvent voir les vieux quais, le sentier de promenade public qui passe au rez-de-chaussée entre la plaine de jeux et l’école, ainsi que le terrain de sport extérieur réservé aux adultes, adjacent à la salle de sport du dernier étage. Cette plaine de jeux leur offre donc littéralement une perspective sur le monde et sur l’avenir. Et ça, c’est unique !