Les détails d’architecture assurent une continuité entre conception et réalisation. De ce point de vue, ils sont pour l’architecte des instruments de prescription et de maîtrise. Mais les trous, les vides, les omissions, et les malfaçons même constituent un type de détail qui résiste à ce contrôle. Cet essai parcourt des anecdotes de « trous », autant dans l’espace du projet que dans celui de la représentation, où les détails s’émancipent de l’architecte et s’inventent au hasard des erreurs, des collaborations et des réappropriations.

© Jaqueline Salmon / F.L.C. /SABAM Belgium 2026

Le trou dans la façade : le détail qui cristallise l’erreur
Dans La Fiction constructive, Cyrille Simonnet raconte une anecdote au cours du chantier du couvent de la Tourette. Lors d’une visite, Le Corbusier constatant une malfaçon aurait préféré inscrire « Ici la trace de l›homme est passée » plutôt que de corriger l’erreur. En réalité, point d’inscription, mais la lucarne en question est toujours là. Il s’agit de la fenêtre au-dessus de l’entrée principale. Sa forme exceptionnellement trapézoïdale révèle un glissement lors du coffrage. Elle a été intégrée au design et a l’auctorialité de l’architecte par le geste conceptuel du Corbusier. Elle contraste avec toutes les autres lucarnes orthogonales et similaires qui peuplent le couvent un peu partout.

© Thierry Allard / F.L.C. /SABAM Belgium 2026

Repousser le détail au lendemain
Dans cette élévation, l’architecte Jules Brunfaut a laissé vide le détail du bow-window. À la place, il a inscrit « Espace pour la devanture en fer de la serre. Voir dessin spécial ». C’est l’architecte lui-même qui réalisera ce détail plus tard, lorsque ce besoin sera essentiel. Pour l’heure, il tente de stabiliser une élévation générale. Aujourd’hui, il est plutôt rare de ne pas aboutir l’entièreté du design lors de l’appel d’offres. Pourtant, les détails sont longtemps apparus au fur et à mesure de l’avancement du chantier. Ici il s’agit d’un bow-window en saillie abritant un jardin d’hiver et dont les vitraux ont été réalisés par l’artisan Raphaël Évaldre.

© Villa Hannon

© Villa Hannon

Le détail repoussé, puis revisité par le présent
Sur ce détail réalisé par Lisbeth Sachs (1914-2002) on peut voir inscrite la mention « La forme finale sera définie par l’architecte (au féminin) ». Le détail est repoussé à plus tard. Ce vide a été saisi comme une invitation au dialogue par le collectif de femmes architectes qui a curaté le pavillon suisse pour la Biennale de Venise de 2025. Le pavillon est une réflexion autour de la notion d’auteur·ice qui s’appuie sur l’héritage de l’œuvre de Lisbeth Sachs, présentée comme l’une des premières femmes architectes suisses, se demandant à quoi ressemblerait le pavillon si elle l’avait réalisé. Le pavillon propose donc une réinterprétation de son œuvre la plus célèbre, la Kunsthalle (1958) à partir du vide laissé dans ce détail. Le nom de l’exposition rend hommage à ce vide inclusif.

© Fred Waldvogel, Gosteli Stiftung, Archiv, Worblaufen, AGoF 299-194: 2 2. Ausstellung GSMBK, Saffa 1958 Zürich

© Lisbeth Sachs – gta Archiv / ETH Zürich

Le détail qui s’adapte aux vides, le Balloon Frame comme mode constructif de l’improvisation
Dans l’architecture de Frank Gehry, des trous apparaissent également, mais cette fois il ne s’agit pas d’un détail remis au lendemain, mais bien de spatialités : Gehry veut découper, retirer et retourner la matière. Dans ce projet de résidence pour sa propre famille, comme dans la plupart de ses œuvres de jeunesse, il utilise le système constructif du Balloon Frame. Ici, il est question d’entourer un modeste bungalow hollandais de Santa Monica d’une nouvelle enveloppe à trous aux spatialités surprenantes.

© Frank O. Gehry. Courtesy of Getty Research Institute, Los Angeles (2017.M.66), Frank Gehry Papers

© ArchEyes

Le détail comme programmation de l’improvisation
Les assemblages de bois sont simples, low-tech, et absorbent toute la complexité des espaces, si bien qu’en visitant la maison, l’architecte Tom Emerson se surprend à penser qu’il aurait peut-être été capable de la construire lui-même. Ici, les détails semblent assez rudimentaires et peu anticipés : il s’agit plus d’une logique structurelle que d’un détail particulier.
Cependant, sur ces documents rares repris du « Catalogue raisonné » réalisé par Jean-Louis Cohen pour une exposition au Centre Pompidou de Paris, on peut néanmoins constater que les assemblages sont pensés avec précision à l’aide de plans et de coupes. La flexibilité du Balloon Frame est donc un texte à trous dont le remplissage reste quelque peu savant. Le détail est ici plus retenu qu’absent, dans une posture qui accompagne et permet : c’est un texte à trous sur un papier millimétré.

© Frank O. Gehry. Courtesy of Getty Research Institute, Los Angeles (2017.M.66), Frank Gehry Papers