Les Archives d’Architecture Moderne poursuivent leur mission de valorisation de leurs fonds et ont publié en 2024, avec CFC éditions, une monographie richement illustrée sur Stanislas Jasinski. Son nom était devenu célèbre par la publication en 1930 du projet manifeste des trois tours cruciformes d’un centre administratif qu’il avait imaginé à côté de la Bourse de Bruxelles. Son œuvre, paradoxalement, restait jusqu’ici rattachée à une série d’appartements cossus construits dans les quartiers résidentiels de l’est de la capitale. Ce paradoxe tient principalement en un facteur, celui de l’accès à la commande, qui, dans le contexte belge de faible construction publique par rapport aux pays voisins, crée souvent une tension entre les aspirations des architectes et la réalité de leurs réalisations. L’originalité de ce livre est de parvenir à éclairer cela depuis plusieurs perspectives, liées à la personnalité des trois auteurs.
Geoffrey Grulois positionne Jasinski dans le cadre de la commande publique de la Belgique du milieu de XXe siècle, qui se modernise à coup de concours d’architecture. Jasinski signe l’aérodrome de Deurne et l’hôpital Bordet (avec Gaston Brunfaut), se profilant dans l’avant-garde moderniste où il est très actif au début de sa carrière. Mais Jasinski ne parvient plus ensuite à remporter d’autres concours.
Le texte retrace comment une production prolifique de croquis d’architecture et de photomontages – dont les célèbres tours cruciformes – a généré progressivement une pensée générale sur la ville dense et ouverte, dont Jasinski se rêvait en grand ordonnateur.
En contrepoint, Amaury De Smet analyse la production architecturale effective de l’architecte, essentiellement du logement, et dévoile comment Jasinski s’est progressivement ménagé ses propres conditions de commande, en s’inventant promoteur immobilier et vendant sur plan des immeubles à appartements où il parvient à développer une architecture raffinée et complexe. Il n’est pas le seul à l’époque (voir Jean-Florian Colin, Jean Delhaye ou Raoul Brunswick) mais le texte montre le talent et l’inventivité de Jasinski de s’accommoder des contextes et des demandes de sa clientèle tout en construisant patiemment les conditions pour construire à Uccle un ensemble correspondant à sa vision de la ville du futur.
Cette capacité à se construire cette condition est analysée en ouverture du livre par Yaron Pesztat, l’initiateur de la publication. Il analyse les notes de l’architectes et cherche dans son histoire familiale tragique les raisons de son caractère indépendant, qui n’a d’égal que sa conviction profonde de pouvoir se profiler comme chef de file. Cette conviction lui permet partiellement de compenser son manque de soutien politique, condition indispensable, à l’époque, à l’accession à la commande publique, par l’obstination de construire le logement pour la haute société moderne.
La lecture de cette monographie va largement au-delà de la mise en valeur d’une œuvre architecturale, et donne de vraies clés de lecture sur les conditions de la production de l’architecture en Belgique.
De Smet, A., Grulois, G. & Peszat, Y. (2024). Stanislas Jasinski : Un architecte moderniste (1901-1978). ISBN 978-2-87572-102-0