Edito

Eline Dehullu – Rédactrice en chef
Sofie De Caigny – Co-rédactrice en chef

 

Le promoteur, acteur de la qualité spatiale

À l’étranger, on admire le système belge des commandes publiques. Des institutions telles que le Vlaamse Bouwmeester et le Maître Architecte bruxellois ainsi que la Cellule architecture de la Fédération Wallonie-Bruxelles sont internationalement reconnues pour leur rôle de gardiennes de la qualité et accompagnatrices de processus. Avec les concours de projets, les chambres de qualité et un dialogue actif avec les concepteurs et les commanditaires, elles réussissent à mettre la qualité spatiale au cœur des commandes publiques.
Pourtant, en Belgique, le développement de l’espace est largement aux mains d’acteurs privés. Nulle part ailleurs en Europe leur impact sur le paysage n’est aussi grand. Au fil du temps, cette influence a grandi, s’est enracinée et est devenue multiple. Comme les pouvoirs publics ont eu un rôle plutôt restreint pendant plusieurs décennies en matière d’aménagement du territoire et de politique du logement, les promoteurs immobiliers et les particuliers ont joui d’une grande latitude pour façonner le visage des villes et villages. Les initiatives privées ne sont donc pas complémentaires, mais souvent déterminantes dans la transformation de notre espace national. C’est précisément cette position dominante qui requiert une réflexion critique étant donné que la qualité des projets privés présente de fortes variations. Certains se distinguent par leur qualité et leur adéquation architecturale et urbanistique, tandis que d’autres s’enfoncent dans la banalité ou la pure recherche d’un profit maximal.
Dans ce numéro d’A+, nous examinons comment la culture de la construction privée se manifeste aujourd’hui, quels mécanismes la sous-tendent, et surtout, comment elle peut contribuer à améliorer la qualité spatiale. En compagnie de la co-rédactrice en chef invitée Sofie De Caigny, nous nous sommes penchés sur les instruments, formules, mesures d’encadrement, stratégies de conception ou formes de collaborations susceptibles d’inciter les commanditaires privés à réaliser des projets qui transcendent la demande privée individuelle et qui, dans une certaine mesure, se préoccupent de l’humain, de l’environnement et de l’avenir.
En tant que capitale, Bruxelles fait office de loupe sur la culture de l’aménagement de l’espace en Belgique. Géry Leloutre (p. 10) décrit comment la ville – et plus particulièrement le Quartier Nord – s’est développée pendant des décennies sous l’influence de promoteurs privés, sans qu’il n’existe une politique de coordination forte et systématique. Comme les acteurs privés et les initiatives individuelles avaient les coudées franches, la ville s’est davantage formée en suivant une logique de marché qu’une vision spatiale. Dès le début de son mandat de Bouwmeester Maître Architecte bruxellois (BMA) en 2015, Kristiaan Borret (p. 2) a tenté de recadrer les choses. Avec son équipe, il a organisé des consultations et encouragé des concours de conception, notamment pour des projets immobiliers privés, en abordant la qualité dans une phase précoce et dans un dialogue permanent. Dans cette culture de la collaboration, les promoteurs privés sont des partenaires du développement urbain qui contribuent à une ville de qualité où il fait bon vivre.
Gand et Charleroi montrent également comment une ville dotée d’une vision forte peut inciter les promoteurs privés à s’engager sur la voie de la qualité. En compagnie des bouwmeesters Peter Vanden Abeele et Georgios Maïllis, Pieter T’Jonck (p. 26) est allé visiter des projets récemment réalisés qui témoignent de la manière dont le développement urbain et la logique commerciale peuvent se renforcer mutuellement, pour autant que les conditions préalables soient claires et qu’une vision à long terme les sous-tende.
On trouve des exemples inspirants de formes alternatives de commandes privées à la fois dans le passé et dans le présent, souvent initiées par des architectes. Tom Broes, Michiel Dehaene et Isabel Dedeurwaerdere (p. 36) étudient quant à eux comment, lors de l’urbanisation rapide de l’agglomération anversoise dans l’entre-deux-guerres, des architectes ont endossé des rôles hybrides pour garantir la qualité architecturale dans une culture de la construction pilotée par le secteur privé. S’inscrivant dans un engagement sociétal plus large, ces architectes ont œuvré en faveur de la qualité en accédant eux-mêmes à différents postes pour y représenter la profession. L’essai propose également des pistes pour réfléchir, aujourd’hui aussi, au rôle des architectes dans le cadre des commandes privées.
Peggy Totté (p. 42), pour sa part, s’intéresse aux demandes privées émanant de coopératives comme alternative au modèle dominant de la propriété individuelle. Les coopératives de logement offrent la perspective d’une responsabilité collective et d’une cohésion spatiale, des valeurs devenues indispensables dans un paysage fragmenté.
Pour terminer, nous donnons également la parole aux promoteurs eux-mêmes. À l’occasion d’une table ronde (p. 16), ils et elles ont réfléchi avec des concepteurs et des décideurs politiques aux conditions requises pour créer de bonnes opportunités de développement. Dans leurs rôles respectifs, toutes et tous se soucient de la qualité de l’espace et de « l’intérêt public » dans les projets de développement privés. Et toutes et tous s’accordent à dire que pour améliorer l’architecture et le développement urbain, au-delà de cadres politiques plus affûtés et de processus transparents, il faut surtout davantage de coopération, de dialogue et d’ambitions partagées.