Edito

Eline Dehullu – Rédactrice en chef
Evelien Pieters – Co-rédactrice en chef

Non sollicité, indispensable

En ces temps de crises extrêmes, de grands défis sociétaux, de libéralisme omniprésent et de situations de travail précaires, les architectes cherchent de nouvelles manières de concrétiser leur engagement. De plus en plus souvent, ces architectes prennent eux-mêmes et elles-mêmes l’initiative, avec des pratiques non sollicitées et expérimentales qui contribuent à des thématiques urgentes, approfondissent le métier d’architecte et les placent face à un miroir dont le reflet englobe également le secteur. Leur objectif est de trouver un espace de liberté, parallèlement à la pratique de construction classique, loin de toute logique économique et attente fonctionnelle. Dans ces pratiques, au-delà de répondre aux demandes des commanditaires, l’architecture remet aussi en question les architectes.

A+ a invité Evelien Pieters comme co-rédactrice en chef de ce numéro consacré aux pratiques parallèles. À la demande du Vlaams Architectuurinstituut, elle a mené avec Bart Tritsmans une étude sur ces pratiques non sollicitées des architectes. La trentaine d’architectes interviewés ont parlé de diverses pratiques parallèles allant de la recherche par le projet aux interventions artistiques, et de l’expérimentation des matériaux aux projets participatifs ou activistes. Pour les architectes, la plus-value de ce type de projet réside dans un enrichissement de leur propre pratique par le biais d’expériences et de réflexions, dans l’innovation et le partage des connaissances au sein du métier, et dans une valeur ajoutée non négligeable pour la société.

Nombre de pratiques parallèles sont le fruit d’un profond engagement critique. Elles remettent en question le statu quo, le rôle de l’architecte et de l’architecture en tant que discipline, et tendent à vouloir faire partie de la solution plutôt que du problème. Els Vervloesem et Evelien Pieters affirment que dans les projets générant le plus d’impact, au-delà de proposer des univers alternatifs, les architectes montrent également une capacité à influencer le débat public et la politique (p. 6). À Bruxelles, on observe une longue série de mouvements de protestation et d’engagements politiques dans lesquels les architectes revendiquent également le droit partagé sur la ville.

Carla Frick-Cloupet et Anne-Laure Iger expliquent comment des initiatives activistes sont souvent détachées de l’architecture classique, « professionnelle ». Cela donne l’impression que la pratique classique peut être distincte de la vie politique, comme s’il s’agissait de deux mondes à part. Pour Carla Frick-Cloupet et Anne-Laure Iger, c’est l’inverse : l’engagement politique devrait être présent dans toute pratique, qu’elle soit parallèle ou classique (p. 34).

Pour assumer cette responsabilité, Adeola Enigbokan évoque le concept de « Shadow Client », le client fantôme (p. 2). Dans son essai, elle nous met au défi de nous aventurer dans des univers totalement inédits, en s’interrogeant sur le sens et la responsabilité de l’architecture lorsqu’il s’agit de rendre visibles des intérêts publics qui passent souvent inaperçus. Son texte nous place face à un miroir nous invitant à oser poser un regard critique sur le pouvoir de l’architecture.

Les labels des maîtres architectes, qui se déclinent désormais à la fois en Flandre, à Bruxelles et en Wallonie, sont un outil qui rend visible la diversité des recherches et projets auto-initiés. Année après année, nous voyons des propositions fortes avec, à la clé, des résultats qui produisent de l’impact (p. 16). Les labels rendent beaucoup de choses visibles, font avancer les projets et, moyennant un écosystème large et durable permettant des pratiques critiques et indépendantes, ils pourraient remettre le secteur en question et y apporter un renouveau durable.

Parce que, bien que les activités « non sollicitées » soient pertinentes et essentielles au niveau de la société, elles sont souvent non rémunérées. C’est ce qui fait la vulnérabilité des architectes et pratiques critiques. Comment tenir le coup quand le travail est motivé par l’engagement ? Sophia Holst explique comment cette question influe aujourd’hui sur sa propre pratique (p. 48). On voit une jeune génération d’architectes mue par des idéaux et une vision de l’avenir se heurter à un secteur qui n’offre pas de soutien durable à leur engagement. C’est pourquoi il est grand temps de ramener ces pratiques au cœur de la discipline. En tant que formes d’architecture parallèles et à part entière, c’est en effet la place qu’elles méritent. Avec un espace – notamment financier – pour grandir, réfléchir et continuer à se remettre en question.