Près de 25 ans après sa création, le collectif raumlabor-berlin (laboratoire de l’espace de Berlin), composé (à l’heure actuelle) de 9 architectes, a établi un nouveau bilan de tout ce que sa pratique représente : une étude de ce que l’architecture peut faire, être et signifier dans un environnement urbain. Pour le collectif, ce bilan n’est pas un instantané mais un corps vivant, un organisme, qu’il n’aborde pas comme un médecin moderne, mais plutôt comme un acupuncteur qui agit la circulation de l’énergie dans le corps et qui, avant tout, est à son écoute. Le résultat, Polylemma, est un incontournable pour celles et ceux qui s’intéressent à l’urbanité. C’est-à-dire pour tout le monde.

« Polylemma » déborde de projets qui, s’ils peuvent sembler insensés, ont chacun connu une issue particulière. L’Eichbaumoper – littéralement l’opéra du chêne – en est un exemple modeste mais frappant. Il s’agit d’un véritable opéra, à la fois œuvre musicale et bâtiment, mais dans un lieu improbable, à savoir la station de métro Eichbaum à Müllheim, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il se trouve en plein milieu de l’échangeur de l’autoroute A40, l’une des plus fréquentées d’Allemagne. Matthias Rick (+2012) était la locomotive de ce projet. Il a fallu quatre ans à des habitants des environs, d’horizons très divers, pour aménager l’espace, composer la musique, trouver des chanteurs et des musiciens, etc. Mais ils et elles y sont parvenus.

raumlabor s’est inspiré du film Fitzcarraldo de Werner Herzog, qui raconte l’histoire d’un homme voulant construire un opéra en plein cœur de la jungle brésilienne. La station Eichbaum, qui fait partie d’une méga-infrastructure coupant en deux le paysage entre Essen et Müllheim, est un lieu totalement absurde, un espace zombie moderniste. À cet endroit se trouvait jadis un restaurant populaire, sous un chêne, mais la construction de l’autoroute et de la voie ferrée l’ont rendu quasi inaccessible. L’idée était qu’un opéra pourrait faire revivre un petite part de l’ancienne communauté vivant de chaque côté des infrastructures.

Avec le soutien de maisons de théâtre et d’opéra d’Essen, de Müllheim et de Gelsenkirchen, raumlabor y a construit une « loge » pour discuter de l’opéra, élaborer ses plans et y travailler. Le résultat est un opéra qui raconte l’histoire des habitants de la région. Pendant qu’elle travaillait, l’équipe a découvert que c’était un endroit où les jeunes se retrouvaient et venaient traîner. raumlabor a alors transformé l’opéra en un ring de boxe où les groupes rivaux de Polonais, Turcs, Russes et Allemands pouvaient se rencontrer de manière plus cordiale.

D’autres idées ont fusé pour redonner un sens dans la vie locale à ce lieu que tout le monde avait abandonné depuis longtemps. raumlabor est en l’occurrence intervenu comme architecte, tout en élargissant ce concept à la création d’un espace social répondant aux besoins concrets de la population locale. À lui seul, cet exemple montre comment, depuis plus de 25 ans, raumlabor est précurseur dans les domaines de l’urbanisme et de la conception urbaine, souvent avec un succès retentissant.

Polylemma en est le reflet, tout en n’étant pas un rapport. On peut en entamer la lecture à n’importe quelle page, sauter des chapitres en avant ou en arrière, ou lire l’ouvrage de A à Z. Un guide de lecture explique le principe. On y trouve différentes formes de textes telles que des interviews, des descriptions de projets ou des réflexions plus théoriques, ainsi que des centaines de photos, dessins et projets de référence. Les projets sont regroupés par thèmes spécifiques tels que Unlearning city, Trash, Bubbles, etc. Pour ma part, je conseillerais simplement de musarder dans le livre. Vous vous régalerez pendant de nombreux jours et ne manquerez pas d’aller de surprise en surprise.

Polylemma, raumlabor-berlin. 2024. Softcover, 480 p. Jovis Verlag, DE. ISBN 978-3-86859-738-7. Prix conseillé 46 €.

© Rainer Schlautmann