Il se dépose, dans chacun des gestes architecturaux, même ceux qui pourraient sembler les plus anecdotiques, de multiples formes d’attention aux mondes des choses et des vivants. Une « analyse moléculaire » de ces « investissements de désir » qui construisent et transforment les édifices dit beaucoup des intentions qui animent celles et ceux qui fabriquent nos milieux de vie.
Micropolitiques de la prescription.
Quand il s’agit de choisir un carrelage
Dans la rénovation des dizaines de cuisines des anciens logements construits en 1961 pour des gendarmes mariés du projet Général Jacques (Karbon’ architecture et urbanisme/Label Architecture), des mêmes carreaux de teinte grise, une fin de stock ne trouvant pas preneur, complètent au sol les carrelages conservés, de teintes et de dimensions variables. Leur couleur, plutôt neutre, fonctionne avec tous ces existants, pris tels qu’ils sont, avec leur patine et leur histoire. L’enjeu de cette opération de maintenance est de faire accepter de ne pas correspondre, au moment de la réception des logements, à l’esthétique standardisée du neuf. Dans les sanitaires du boulodrome du parc Pierre Paulus (Ledroit Pierret Polet Architectes/Pigeon Ochej Paysage), de nouveaux carreaux de couleur vert clair de 10 × 10 cm jouent, quant à eux, avec le déjà-là d’un carrelage en grès cérame de teinte rosée et de format 60 × 60 cm. Les deux rythmes se conjuguent, se croisent et s’entrechoquent, les teintes réciproques s’harmonisent, des « accidents volontaires » mettent en scène cette rencontre entre les différentes strates de la vie intime de l’espace. Prime, dans cette recherche plastique discrète, l’exigence maintenue de créer, au sein de contraintes budgétaires serrées, des lieux de vie qui parlent aussi à nos sens. Une composition de carreaux orange, d’une frise aux décors orientaux et d’une ligne verte en pied et en tête, s’installe au bas des murs de Cassonade (habitant·es du quartier Duchesse à Molenbeek). Il ne s’agit « que » d’un motif peint sur des panneaux de MDF, héritage du décor de la série La Bonne Terre dans lequel s’était auparavant installé le restaurant solidaire. Au moment de déménager en 2024, il était devenu évident d’emporter cette scénographie, avec l’aide de l’association voisine Decoratelier, dans le nouveau lieu. La valeur de ces faux carrelages ne tient nullement à leur authenticité matérielle, mais bien à l’attachement que ces choses ont su développer avec les habitué·es du lieu et avec celles et ceux qui les soutiennent.
Reconnaissance sociale des existants, attention à la sensualité des lieux de vie, prise en considération des attachements – ces situations répondent à un contexte économique dégradé, à des vulnérabilités sociales importantes, et à la destruction du tissu du vivant, en prenant soin de certaines formes de relations au monde, formulant et reformulant des articulations spécifiques entre « éthique sociale » et « esthétique architectonique ».

Politiques du dessin.
Une écriture architecturale fabrique des matrices de sens et de sensibilité
Le dessin qui donne visage à un édifice – matières, textures, couleurs, assemblages, détails, etc. – interprète le réel, fabrique des matrices symboliques et sensibles, et institue, aussi, des rapports de force troubles et complexes entre différentes cultures et sensibilités. Les façades de la maison Jupiter (V+ architecture/Paul Mouchet [Central]/Sophie Dars [Accattone]), de l’immeuble VDB (Vers.A, 2021) ou encore de l’immeuble du quai Kurth (Olivier Fourneau Architectes) cherchent ainsi à construire des continuités et des permanences au sein du monde humain et de son tissu urbain. L’héritage néoclassique bourgeois du voisinage immédiat, le soin de ses modénatures de briques et de ses articulations tectoniques se déposent dans ces trois réalisations neuves. Mais, puisqu’il est, aussi, d’usage de s’affirmer contemporain, diverses modulations jouent de l’écriture traditionnelle, afin de l’actualiser au service de nouveaux usages.
Les interventions conçues par AgwA pour installer l’Insas (école de danse et de théâtre) dans un ancien garage des années 1930 restent lisibles ; le caractère hétérogène de l’existant, comme ses imperfections, est conservé. Patchwork de matériaux dans un mur laissé à nu ou fers apparents à la suite d’une trouée dans une dalle, l’intervention, dans un budget contraint, formule une esthétique de l’économie. Sous l’enveloppe d’une halle existante, les édicules dessinés par Vanden Eeckhoudt-Creyf architectes pour le centre de formation en pavage et horticulture Masui 186 travaillent, quant à eux, le langage industriel et brut des blocs de maçonnerie apparents. Mais, ici, un soin tout particulier est accordé au dessin de la ligne fine, de hauteur constante, qui suit la partie inférieure des toitures. La danse des profilés de tôle joue avec le rythme des façades des pavillons, un moyen d’introduire de la cohérence et de l’élégance dans un projet qui, pour le reste, adopte « la couleur des choses ».
Si AgwA renonce à la recherche d’harmonie pour faire confiance à la générosité spatiale et à sa capacité de répondre aux besoins des utilisateur·ices, dans le travail de Vanden Eeckhoudt-Creyf architectes, la dignité donnée à une mise en forme soignée de la matière cherche à se communiquer à la communauté des apprenant·es accueillie dans les lieux.

Dans la maison Dailly (Mamout architectes), l’approche opportuniste des architectes articule, avec le plus grand soin du détail et de la résolution technique, des éléments issus de la déconstruction d’un atelier (poutrelles métalliques, gîtes en bois, briques, etc.), des maçonneries de blocs de terre cuite laissés apparents, arcs et linteaux en béton, ou encore des éléments de réemploi extérieurs au lieu (plinthes de marbre, etc.). Dans le projet Les Combles de Laeken, L’équipe prend soin de conserver la charpente existante des combles, un bricolage surprenant fabriqué à partir de diverses pièces de réemploi. Le projet fait confiance à cet assemblage hétéroclite dont il conserve autant la matière que l’esprit pour créer un logement. L’esthétique joyeuse de la complexité et de la contradiction, à l’image de celle décrite par Denise Scott Brown et Robert Venturi, traverse le projet coconstruit avec le couple y habitant. Le processus de conception et de fabrication tire son énergie de la pluralisation des agentivités ; matériaux existants, éléments réemployés, mais, surtout, large implication de la maîtrise d’ouvrage dans le dessin et l’autoconstruction.
Dans la maison Dailly, l’architecte, qui construit pour lui-même, a toute liberté pour composer les contrastes entre éléments bruts et détails très raffinés, et s’offrir ainsi le maximum d’effets plastiques. L’attitude de L’équipe, qui refuse la « pureté illusoire fondée sur le lissage de la pluralité », interroge, pour sa part, le statut de l’auteur·ice de projet et accepte que les décisions puissent lui échapper.
Ce montage de sept réalisations exprime autant d’attitudes différenciées face au monde – des humains, des choses. Patrimoine urbain, matérialité des existants, stocks de réemploi, désirs des habitant·es, dessin des architectes prennent tour à tour la main pour exprimer, dans les formes construites ou réparées de l’architecture, ce qu’ils et elles sont et ce qu’ils et elles désirent vivre.

Instituer l’espace du commun.
Il ne s’agit pas que de stratégies spatiales et de structures porteuses
L’esthétique ne se joue pas que dans l’écriture architecturale, elle s’inscrit aussi dans les parcours, les lumières, les relations instituées par le projet. Intervenir sur l’existant, l’ouvrir ou le redécouper, c’est aussi faire avec lui, l’aider à trouver un chemin qui lui permette de refaire société avec les nouvelles communautés qui vont l’habiter. De même, dans le neuf, le dessin d’une structure porteuse fabrique des relations, ouvre – ou ferme – des degrés de liberté, d’appropriation, d’adaptabilité ; il traduit en fait dans la matière une attention politique vis-à-vis des futur·es habitant·es des lieux. Ainsi, démanteler, de manière sélective, les gestes sédimentés au cours du temps dans le Musée royal d’art et d’histoire permet à Elmēs, dans son projet Garden Palace, de remettre au jour un jardin japonais dérobé aux regards et pourtant au cœur de la construction. Panneaux fermant les ouvertures, faux plafond et support scénographique sont supprimés ou réarrangés. Ces gestes de soustraction visent d’abord à rendre à l’existant ses qualités intrinsèques. Dans la nouvelle boulangerie Aube (Bauclub), l’installation de portes sectionnelles permet d’hybrider la logique spatiale d’un ancien garage, une construction qui participe de la mémoire d’un quartier, avec celle des comptoirs de marché couvert. Ce dispositif technique permet l’ouverture du comptoir sur l’espace public et prolonge l’histoire de ce lieu productif ordinaire.
Le texte est disponible dans son intégralité sur le site de l’ICA.
