« Let’s make federal buildings beautiful again », avait clamé Donald Trump lors de son premier mandat présidentiel, associant de ce fait la beauté à un style de construction « juste ». Désormais, les bâtiments des pouvoirs publics aux États-Unis sont exclusivement construits en style néoclassique. Heureusement, la beauté n’est pas l’apanage de la droite conservatrice. Il reste toutefois problématique de donner une recette toute faite de l’architecture, surtout lorsque le débat est évité. Nele De Raedt (UCL Louvain-la-Neuve) et Maarten Delbeke (ETH Zürich) ont organisé un workshop sur ce thème, et en ont compilé les résultats dans un livre intitulé Beauty in Architecture, Perspectives from Theory and Practice, qui donne la parole à des penseurs et concepteurs, et fait en sorte que la beauté dans l’architecture soit à nouveau un sujet dont on peut discuter.
Les architectes n’aiment pas trop parler de « beau ». C’est comme si, en architecture, la beauté était taboue et réduisait une œuvre à une affaire de goût personnel. En revanche, pour le grand public, dire qu’un bâtiment est beau ou laid semble être une évidence. Et parfois, les esprits s’échauffent. Souvenons-nous des débats auxquels on a assisté ces dernières années dans la presse à propos de l’extension du Steen à Anvers ou du Gravensteen à Gand. « Les professionnels de l’architecture n’ont pas toujours des réponses à apporter. Pourtant, la beauté est un concept central en matière d’architecture. Ce livre est le fruit de cette urgence », explique Maarten Delbeke.
L’ouvrage s’articule en deux parties. Dans la première, la parole est donnée aux concepteurs et conceptrices abordant des sujets très concrètement en lien avec leur pratique. Par une narration en perpétuel changement et par une nouvelle perspective surprenante, Adam Caruso propose un cadre alternatif pour la beauté dite classique. Willem Jan Neutelings, quant à lui, défend l’ornement en tant que vocabulaire de la syntaxe de la beauté. Mariam Issoufou montre à quel point la beauté est intimement liée aux privilèges de classe et de race. Et enfin Saar Meganck utilise l’Abbaye de Rosenberg, de Dom Hans Van der Laan, en toile de fond d’une série d’épithètes sur la beauté et l’architecture.
D’un point de vue théorique, les considérations sont encore plus diversifiées et présentent les infinies variations dans lesquelles le kaléidoscope de la beauté peut se déployer. On va de la beauté villageoise de la Chine rurale décrite par Hong Wan Chan à la place octroyée à la beauté dans la législation en vigueur dans le domaine de la construction en Flandre analysée par Stéphanie De Somer, en passant par la « terrific beauty » de l’architecture d’OMA disséquée par Christophe Van Gerrewey ou le formalisme esthétique de Branko Mitrovic. De la subversion de la beauté telle qu’esquissée par Vlad Ionescu à la beauté architecturale dans les anciennes colonies, vue par Adam Jasper et Emma Letizia Jones. Chaque article recèle une connotation culturelle ou sociale qui éloigne rapidement la beauté en architecture de l’approche purement esthétique d’un objet construit, du matériau, de la texture ou de la couleur.
Parler de la beauté revêt donc un caractère irrévocablement politique. « Ce qui importe, c’est que plusieurs voix puissent continuer à se faire entendre », estime Nele De Raedt. « Les problèmes commencent dès qu’un idéal de beauté est préalablement défini et imposé. À partir du moment où on réduit la beauté à une certaine forme ou à un certain canon, elle devient très vite un instrument utilisé pour défendre une position politique. On a besoin du débat pour tester et remettre en question les hypothèses et les programmes, en particulier dans la société complexe que nous connaissons à l’heure actuelle ». Cet ouvrage ne manque en tout cas ni de diversité de points de vue, ni de profondeur d’analyse, ni de nuances. En revanche, on n’y trouvera pas de véritables leviers permettant de désamorcer une discussion avec les gens du voisinage sur la beauté et la laideur. La récupération problématique de la beauté dans le cadre d’un conservatisme de droite n’est également pas abordée de front. En revanche, au sein du monde académique, ce livre repousse une frontière et sort la beauté des ténèbres où elle avait été exilée depuis le modernisme.
Beauty in Architecture, Perspectives from Theory and Practice
Nele De Raedt (Editor) , Maarten Delbeke (Editor)
Published: 07 Aug 2025
Format: Ebook (Epub & Mobi)
Edition: 1st
Extent: 240
ISBN: 9781350477292
Imprint: Bloomsbury Visual Arts
Illustrations: 39 color illus
Publisher: Bloomsbury Publishing