Pour sa troisième exposition consacrée aux utopies, l’Institut Culturel d’Architecture Wallonie-Bruxelles, en collaboration avec le Mundaneum, le CAP et le CID du Grand-Hornu, investit le Magasin de Papier à Mons. Jusqu’au 19 octobre 2025, Bâtir des fictions réunit trois propositions qui interrogent notre manière d’habiter le monde et d’imaginer des futurs désirables.

Deja Vus, Maxime-Cunin et Thomas Krall de Superworld et Severin Malaud

Le lieu donne le ton. Cet ancien commerce de papier, dont l’ancienne propriétaire habitait les salles arrière, est aujourd’hui transformé en galerie. Il garde quelques traces de ses usages passés : la grande vitrine et les carrelages irréguliers de la pièce pignon sur rue. Cette atmosphère sert d’écrin aux tapisseries de l’artiste textile Charlotte Stuby, invitée à réinterpréter les images générées par intelligence artificielle conçues par les graphistes Pam & Jenny pour accompagner la programmation de l’ICA. Deux d’entre elles recouvrent entièrement la vitrine pour aguicher les passants, mais qu’à cela ne tienne : ce sont des mondes tout en contraste qui se dévoilent à l’intérieur. Les broderies délicates et textures travaillées des tableaux textiles confèrent une matérialité rassurante, à mille lieues de la saturation et froideur visuelles des scènes numériques. Le visiteur est même invité à effleurer les œuvres, redonnant à l’imaginaire une dimension sensorielle et domestique.

Nos Utopies, un projet d'Aliénor Debrocq, Gérald Ledent et des étudiant·es de l’UCLouvain (LOCI). Vue d’exposition © Romy Berger

Un demi-étage plus haut, l’exposition prend une tournure plus textuelle et réfléchie. Le travail mené par Gérald Ledent avec ses étudiants en architecture (LOCI-UCLouvain), enrichi par l’écriture d’Aliénor Debrocq, condense dix années d’un séminaire consacré aux utopies comme outil pédagogique. À travers son ouvrage Nos Utopies publié aux éditions CFC, dont des extraits composent une projection et une brochure grand format, l’autrice restitue – en les fictionnalisant – les voix des étudiants qui, loin des rêveries naïves, ont exploré l’utopie comme instrument critique, dans l’esprit de Thomas More. Les collages des étudiants, inspirés des radicaux italiens, et les récits introspectifs se répondent, posant une question vive : à quoi servent les imaginaires utopiques dans la formation des architectes ? S’ils offrent des horizons fertiles pour penser l’avenir hors cadres et contraintes, comment préserver leur richesse inventive face à la rugosité du réel ?

Echo d’un horizon lointain, Charlotte Stuby. Vue d’exposition © Romy Berger

L’exposition se clôt à l’étage supérieur avec l’installation Déjà Vus du collectif Superworld (Maxime Cunin, Thomas Krall) et de Séverin Malaud. Douze images du quotidien urbain, accompagnées de slogans-propositions, y esquissent une ville idéale fondée non pas sur la tabula rasa ni sur les algorithmes génératifs, mais sur l’observation minutieuse du réel. Leurs propositions spéculent sur des enjeux concrets tels que la circulation des énergies renouvelables ou la reconnaissance de droits pour des entités non humaines comme les rivières. Le dispositif dense, aux airs quelque peu promotionnels, n’en est pas moins stimulant : et si les fragments d’utopies existaient déjà sous nos yeux, dans nos pratiques quotidiennes et les espaces que nous traversons au jour le jour ?

Vue de la devanture, Bâtir des fictions, Magasin de Papier, Mons © Romy Berger

En réunissant ces trois démarches – textile et sensible, pédagogique et critique, spéculative et pragmatique – Bâtir des fictions explore la pluralité des utopies, au croisement des imaginaires individuels et des aspirations collectives. L’exposition ne livre pas une vision unique d’un habitat rêvé, mais invite à relier des impressions, des gestes, des récits, et à se demander : sur quels modes d’observation et d’échanges peuvent se bâtir des utopies en partage ?