L’inspection du territoire par Google Street View est une « machine de vision » opaque qui crée des « blancs » dans les cartes, du fait de ses priorités. Comme les blancs dans les cartes d’état-major d’autrefois, aux endroits des zones stratégiques, à cette différence près que là où on masquait par censure, on masque par une information fausse parce qu’obsolète, donnant une illusion de continuité alors que les discontinuités prolifèrent. Toutes les données constituant ces photos-cartes sont datées, le soient-elles par les procédures en temps réel, ce qui crée un anachronisme de fait, amplifié par la variabilité des mises à jour.

Cette représentation du monde, déléguée à la manipulation d’algorithmes, est donc une mixture illusionniste d’ensembles de données qui ne se raccordent qu’en partie ou qui se superposent en pagaille dans une présentation visant à satisfaire à l’écran le besoin de couverture complète. En ce sens, ces représentations du monde sont un camouflage académique, brouillant le décryptage minutieux au profit d’une impression globale en basse définition, donc sans grande utilité. Cet écart entre continuité des images et disparités chronologiques fabrique des replis temporels dans les cartes, des friches ou des terrains vagues dans le meilleur des cas, et des zones d’abstention de données exploitables là où se localisent des enjeux économiques ou politiques. Comme à d’autres époques, l’illusion d’optique est un instrument de pouvoir.