Publié le 19.06.2024 | Texte: Léone Drapeaud | Photos: Chevalier Masson / Foelsch / Frederic-Delesalle

A+308 Textile & Texture

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Voiles ou carapaces, drapés colorés et onctueux ou détournement de matériaux techniques : éclectiques et savamment composées pour dépasser la contrainte, les interventions spatiales de Chevalier Masson anticipent l’espace habité en dialoguant avec les surfaces lisses de béton, de bois ou de vitrage de l’architecture qu’elles occupent.

J’ai rencontré le duo de designers textile Éric Chevalier et Anne Masson dans leurs bureaux à Forest par une tiède fin d’après-midi de mars. Nous avons pris place autour d’une grande table de confection, sous la fenêtre. Sur le mur, une haute étagère accueille autant de livres que d’échantillons de textiles, d’objets tissés ou tricotés et de bobines. Tous ces matériaux semblent provenir de projets, passés, présents ou à venir. Au cours de notre conversation, Anne me promène parmi ses archives numériques tandis que, de temps à autre, Éric se lève pour me mettre entre les mains un échantillon de matière.

Léone Drapeaud : Face à l’étagère remplie de textiles disparates, une collection de systèmes d’attache et petits échantillons est fixée à un tableau adossé au mur. Témoins peut-être de votre démarche de recherche et d’expérimentation, ils semblent prêts à être décrochés et mis en œuvre à tout instant. Quelle est votre démarche créative ?

Chevalier Masson : Nous sommes arrivés à l’architecture à partir d’expériences dans différents secteurs, maille, tissage pour la mode (Anne Masson), techniques mixtes pour la haute couture et matériaux pour l’automobile (Éric Chevalier). En expérimentant différents processus, nous avons auto-initié en tandem des projets pour l’espace domestique : couvertures, tapis, coussins…

La première invitation dans un cadre architectural nous est venue de 51N4E, pour réaliser à partir de leurs premières intuitions un vaste « lit de jour » pour une maison privée. Le « lichtbed » est une sorte de paysage flottant, organique, à l’échelle ambiguë et à la palette vivante composé de longs cylindres tricotés entrelacés à une structure métallique conçue par les architectes.

La commande est donc un point de départ dont nous interrogeons différents aspects, par exemple la manière dont le contexte peut inspirer le matériau, de possibles liens avec le territoire.

Nous avons notamment conçu des partitions verticales pour une médiathèque à Cappelle-en-Pévèle aux côtés de HBAAT. Pour ce projet, nous avons sollicité une usine toute proche, qui tissait des tapis haut de gamme en technique Wilton sur des équipements du 19e siècle, vestiges de l’intense activité industrielle du nord de la France. Nous avons investi les stocks de tapis d’escalier de petite largeur, en les assemblant horizontalement pour composer de grandes surfaces, jouant plastiquement de bandes à motifs et d’aplats de couleur. Ce mouvement du sol vers la verticale offre un accès aux deux faces du matériau et renouvelle le point de vue sur ces décors qui traversent le temps.

Récemment, en réponse à l’invitation d’Alexandre Theriot de conduire une « seminar week » à l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH), nous avons proposé un workshop à Prato, dans le nord de l’Italie. Cette ville a historiquement été façonnée par l’industrie textile et fut spécialisée dans le recyclage de la laine ; on trouve encore au cœur de la ville tous les processus de la filière : filature, tissage, teinture… Le fait d’être en déplacement nous a permis d’être nous-mêmes en situation de découverte. Plusieurs visites d’usine ont été organisées pour les étudiant·e·s et enseignant·e·s en architecture. C’est avec des tissus repérés lors des visites – chutes de dense lainage tissé et tissu translucide choisi dans un stock dormant – que tout le groupe a élaboré un vaste espace souple, baptisé « Palazzo Stracci », dont la structure tendue en lanières de polypropylène est suspendue aux points d’ancrage identifiés dans le lieu mis à disposition par l’association Lottozero. L’ensemble est démontable et transposable à d’autres spatialités. Dès les premiers tissus installés sur la grille tendue – la nuit tombait et la fatigue se faisait sentir – nous nous sommes spontanément rassemblés en dessous. « C’est le réflexe de la tente », commentait Alexandre Theriot.

Nous cherchons à transmettre aux étudiant·e·s une prise directe avec le réel, une volonté de s’aventurer, et surtout une capacité à évoluer et prendre des décisions en cours de travail. Le dessin en plan, les maquettes, les tests et prototypes à échelle 1:1 sont des outils qui servent à anticiper au mieux les résolutions et à évaluer la portée sensible des matériaux pressentis ; il y a évidemment un saut d’échelle à opérer lors de la mise en œuvre, toujours stimulant. Nous nous joignons presque toujours à l’équipe d’installation sur chantier ; d’ailleurs, lors des projets les plus expérimentaux, le chantier participe activement de la résolution et ne peut par conséquent être totalement délégué.

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