Depuis mars, le musée du Design de Gand accueille l’exposition itinérante Home Stories, une production de l’internationalement célèbre fabricant de mobilier Vitra. Les commissaires Jochen Eisenbrand et Anna-Mea Hoffman y présentent 100 ans d’histoire des intérieurs, en exposant vingt intérieurs visionnaires. Comme point de départ, l’exposition inverse la chronologie et met en exergue trois projets récents : Assemble’s Granby Four Streets, l’Antivilla berlinoise d’Arno Brandlhuber et le micro-appartement pastel du bureau espagnol Elii. De là, les commissaires font progressivement remonter leurs visiteurs dans le temps jusqu’au siècle dernier, en passant par quatre salles différentes. Le parcours se termine avec la villa Trianon d’Elsie de Wolfe qui, en tant que première décoratrice d’intérieur professionnelle, constitue le point zéro de cette exposition. Les différents intérieurs, au-delà d’être illustrés par des visuels combinés à des éléments de mobilier isolés et des images grandeur nature, sont resitués de manière pertinente par rapport aux grandes évolutions sociétales de leur époque. Ce récit semble avoir prévu de la place pour des décorations d’intérieurs (occidentaux) aux styles très diversifiés. C’est ainsi qu’à côté de grands classiques modernistes tels que Mies et Loos, on trouve par exemple l’exposition temporaire de la House of the Future d’Alison et Peter Smithson, qui illustre l’esprit progressiste radical des années 1950. La Nakagin Capsule Tower de Kurokawa raconte l’histoire du nouvel urbanisme organique qui régnait en maître dans le Japon de 1960, tandis que l’omniprésence de Ikea est elle aussi soulignée.
Avec cette généalogie des intérieurs, l’exposition implique que les intérieurs contemporains peuvent et doivent être compris dans une filiation à ce qui les a précédés. Ce postulat est à la fois ambitieux et problématique. En insistant sur la pertinence sociétale de ces intérieurs, l’exposition met particulièrement l’accent sur tout ce qu’on doit à ces vingt exemples spécifiques. Elle prétend raconter une histoire uniforme et un évident lien de cause à effet dans un champ de conception qui, jusqu’ici, se passait d’une telle unanimité historique. Cela étant, l’exposition semble par ailleurs consciente des questions soulevées par une sélection aussi rigide. Comme elle combine sans problème des valeurs sûres avec d’illustres nouveaux venus, elle échappe à une posture strictement canonisante. C’est ainsi qu’elle reconnaît la qualité et la diversité d’horizon des décorateurs d’intérieurs, et place par exemple Lina Bo Bardi sur pied d’égalité avec l’excentrique décorateur amateur Cecil Beaton qui, dans les années 1930, transforma un domaine anglais en un palais fantaisiste aux accents circassiens. Pour les lofts new-yorkais, c’est la Silver Factory d’Andy Warhol qui donne le ton depuis les années 1960, et les commissaires utilisent l’intérieur de la villa Arpel – tout droit sortie de l’imagination de Jacques Tati pour son film Mon Oncle – afin de contrebalancer les intérieurs utopiques et automatisés qui, déjà à l’époque, étaient précédés par leur propre réputation. À l’aide de cette diversité d’exemples, Home Stories tente en quelque sorte de cerner l’histoire aux contours plutôt mal définis des 100 dernières années de décoration intérieure.