« Le principe d’exclusion des techniques non éprouvées […] risque d’avoir des effets pervers. En effet, s’il ne tient compte que des normes en vigueur, le praticien n’introduira dans sa pratique aucune des règles nouvelles tant qu’elles n’auront pas fait leurs preuves en milieu réel [par opposition au milieu expérimental]. Il aura ainsi adopté un comportement des plus prudents, ce qui au plan individuel est certainement une solution satisfaisante ; mais, ce faisant, il ne participe pas à la mutation des comportements »1 1 Anne Penneau, 1989, Règles de l’art et normes techniques, Librairie générale de droit et de jurisprudence (LGDJ), coll. « Bibliothèque de droit privé », n° 203, p. 130, cité dans Michaël Ghyoot, 2014, Le Concepteur et les matériaux de construction. Éléments de réflexion pour une reconfiguration des circuits de l’économie matérielle par les pratiques architecturales contemporaines, thèse de doctorat, Faculté d’architecture La Cambre/Horta ULB, Bruxelles, p. 209. Merci à Michaël Ghyoot d’avoir partagé avec nous de nombreuses ressources sur les normes techniques et les règles de l’art, ainsi qu’à Thierry Decuypere, Raf Geysen, Fabian Lauener, Aurélie Hachez et Alice Babini pour nos échanges réguliers et le partage de leurs expériences, qui ont nourri cet article.

La conception du détail, comprise comme l’activité d’anticipation des assemblages constructifs, apparaît tardivement ; elle ne se diffuse dans la pratique architecturale qu’au 19e siècle. Aujourd’hui, enchevêtrement de prescriptions, de produits et de responsabilités, le détail fait l’objet d’une complexification croissante. Entre la fin des années 1950 et 2013, des simulations estiment ainsi que le nombre d’éléments participant à la conception d’une façade aurait augmenté de 450 %2. Or cette complexification, rendue possible par l’industrialisation et une forte dépendance aux énergies fossiles, freine paradoxalement l’élargissement des choix techniques vers des procédés et matériaux non encore normés et reste souvent difficile à appréhender. Elle est en effet non seulement physiquement dissimulée derrière une démultiplication de couches matérielles, mais relève également d’un hors-champ conceptuel dans lequel ni l’origine de cette opacification ni ses effets ne sont véritablement mis en débat. 2 Voir notamment les dessins de Kyle May, qui mettent en regard la coupe originale (1958) de la façade du projet de Marcel Breuer & Associates pour le Centre d’études et de recherches IBM et son interprétation hypothétique si le bâtiment avait été réalisé en 2013 : Kyle May, 2013, « Breuer Turns 55 », in CLOG: BRUTALISM (eds. Kyle May, Julia van den Hout, Jacob Reidel, Archie Lee Coates IV, Jeffrey Franklin et Michael Abrahamson), p. 44-45.