Reporting from the front

publié le 07.11.2016 | texte Pieter T'Jonck
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Projet pour l’abattoir d’Anderlecht, ORG © Stijn Bollaert

Jusqu’au fin novembre vous pouvez visiter la 15e Biennale d’architecture de Venise. Sous le couvert de ‘Reporting from the Front’, l’exposition est un plaidoyer pour une architecture au service de l’humanité. Cependant, le moteur de cette histoire tousse par-ci par-là.

Alejandro Aravena s’est fait un nom avec des habitations sociales qui furent livrées comme gros œuvre, une « maison à moitié bien » selon ses mots. Les habitants pouvaient dès lors achever le travail avec leurs savoirs, vers « une maison particulièrement bien ». Ce concept fonctionna parfaitement. Aravena arriva à cette solution en consultant les usagers. Il découvrit ainsi leur aversion pour les ghettos de périphérie. Ils voulaient rester dans leurs quartiers familiers. La ‘maison inachevée’ diminua tellement le coût de construction que le prix élevé de terrains centraux devint accessible.

Après un tsunami au Chili, il reçut pour mission de reconstruire en 100 jours la ville dévastée de Constitución. Là aussi, il compta sur la participation pour parvenir à une juste méthode, à la mesure des habitants. « Rien n’est pire qu’une bonne réponse à une mauvaise question », rappelle souvent Aravena. De nouveau, sa solution fut retentissante. Il ne choisit, ni l’évacuation de la zone sinistrée, ni le mur barrage. Il préconisa plutôt sur la rive, un bois, une solution naturelle contre les inondations. Les habitants reçurent en même temps l’espace public au bord de l’eau qu’ils espéraient tant.

Aravena suscite ainsi l’image de l’architecte, qui ne cherche pas à tout prix à construire mais à surtout déclencher des processus, afin de répondre à des besoins urgents. Les bâtiments en deviennent des conséquences. Ce ne sont toutefois pas les bons sentiments qui rythment son parcours. Sa société ‘Elemental’ garde le tempo avec des bureaux prestigieux, et non des projets humanitaires. Mais ces derniers lui ont pourtant donné le prix Pritzker.

Il joue donc logiquement cette carte à la Biennale, avec une exposition bouclée en un temps record de 10 mois. Pour chacun de la dizaine de projets, le point de vue d’Aravena dévoile l’enjeu spécifique du vivre ensemble qui y est relatif et poursuit, en expliquant comment l’architecte sélectionné a apporté une réponse unique et concluante. Cela va de thèmes comme le climat, les soins, le logement, les écoles, la protection du milieu, les flux d’énergie et de déchets. Une longue liste de problèmes à court terme, qui se trament également dans notre pays. Son « front » n’est donc pas en soi une ligne de combat : cela peut aussi aller du côté de la recherche de premier plan, du travail qui ‘montre le chemin’.

Autant aux Giardini qu’à l’Arsenale, l’exposition s’ouvre avec une formidable trouvaille : des tonnes de déchet de plâtre et de profilés métalliques de la biennale précédente, Aravena a créé une scénographie envoûtante. Chaque installation appuie aussi là où il faut. Un coup de génie, c’est la recherche sur la reconstruction de l’Allemagne, des Berlinois BEL Architects. Ils montrent que l’urbanisme incriminé de la reconstruction cache une histoire d’immigration massive : après la guerre, l’Allemagne devait recueillir tous les Allemands qui avaient été chassés de l’ancien Empire, de Königsberg à la region des Sudètes. A côté de cette étude, se trouve une maquette vertigineuse, qui montre comment les villes allemandes, par une densification intelligente, pourraient aussi absorber l’immigration actuelle. Ceci est possible, entre autres, avec un croisement subtil entre le système Domino et le plan Obus de Le Corbusier. Le contenu coloré, apporté par les habitants, lèverait la monotonie propre aux quartiers de la reconstruction.

BEL Architects, Neubau © Stijn Bollaert

BEL Architects, Neubau © Stijn Bollaert

Les projets des équipes belges, 51N4E pour Tirana en Albanie, et ORG pour Anderlecht, apportent à leurs tours des propositions passionnantes. Comme une recherche qui démontre que, de nouveaux tableaux de calcul et les technologies de construction de voûtes d’autrefois apportent une alternative à la plaque de béton à la fois, accessible, esthétique et inaltérable, au niveau usage des matériaux.

Hélas, la plupart des salles n’échappent pas à des idées triviales et à des quasi lieux communs. Une installation sur le recyclage est littéralement du vieux neuf. Ailleurs, on est bombardé de données. Souvent, il faut, à défaut de démonstration, croire les architectes sur paroles quand ils affirment améliorer le monde. Un vieux mal de la Biennale frappe aussi à nouveau : certains architectes sont manifestement trop importants pour ne pas être invités. Jean Nouvel a ainsi reçu une salle entière pour promouvoir son concept de « pluie de lumière naturelle » (comprenez : de petits trous dans le toit). Aravena tient déjà un point, quand il dit que les architectes doivent étayer leurs intérêts par rapport à la société, mais en tant que curateur, il défend ceci avec moins de conviction que le font ses prestations personnelles.

 

Les pavillons nationaux

Beaucoup de pavillons nationaux jouent avec le thème d’Aravena. Le pavillon Espagnol a remporté le Lion d’or avec une présentation de bâtiments qui sont inachevés en raison de la crise économique. La phrase choc : la crise offre une chance de délibérer sur la banalité que la conjoncture dans le secteur de la construction a engendré. Les pavillons Japonais et Péruvien ont reçus des mentions honorables. Le Japon, avec un concept excitant de co-housing, représenté dans des magnifiques maquettes. Le Pérou, avec un programme de construction d’écoles dans la forêt amazonienne.

Bravoure © Filip Dujardin

Bravoure © Filip Dujardin

Le pavillon belge, cette fois-ci remis à la Région flamande, a préféré changer de cap. Le Vlaams Architectuur Instituut avait lancé un Open Oproep  sur la question de savoir quel savoir-faire était encore reconnu dans notre culture de la construction. C’est que la marge de manœuvre pour cela s’est fortement réduite avec de plus en plus de règles, et de moins en moins d’argent. ‘Bravoure’, une collaboration entre Devylder-Vinck-Taillieu architecten (DVVT), Doorzon Interieurarchitecten et le photographe Filip Dujardin, ont remporté l’appel à projets.

L’équipe a renversé la question. Le manque et les restrictions ne conduisent pas nécessairement pour eux à des préludes peu engageants mais plutôt à des opportunités. Bravoure plaide pour une autre vision de la demande, que celle ouverte par telle et telle loi ou règle. Bravoure est l’histoire d’un nouvel horizon inattendu, qui trouve de la « richesse » dans de maigres circonstances. Les projets personnels n’illustrent guère le propos, aussi influençable puisse être le palmarès de DVVT. Bravoure a fureté chez les autres et est revenu avec des grands noms comme Robbrecht & Daem, HDSPV ou Office, mais aussi, des architectes moins connus, comme Jo Van Den Berghe ou Eagles of Architecture.

A chaque fois, ils ont sélectionné un détail de ces projets. Un exemple est le caisson, avec plaques de plâtre et profilés, que Eagles of Architecture a placé de but en blanc au milieu de l’entrée d’une maison de maître. Ce clin d’œil aux colonnes à pilastres richement décorées de l’entrée, dit : « Et ça aussi, on le peut ! ». Dans l’exposition, cette fausse colonne est représentée en vraie grandeur, accompagnée de trois photographies. L’une montre le bâtiment. L’autre montre seulement les vieilles colonnes et le nouveau caisson. La troisième est une image manipulée de Filip Dujardin. On y voit une plaque en béton, étançonnée par une collection insensée d’étranges supports et colonnes. L’analogie avec la sotte colonne d’Eagles est évidente.

Ce « morceau d’art », Bravoure le répète 13 fois, avec à chaque fois un mock-up ou une maquette et trois photographies. Le résultat brille par sa simplicité. Sans une seule fois montrer son propre travail, l’équipe a fait valoir ici son « maniérisme », sa façon de toujours jouer un tour aux attentes et petites règles. De montrer à chaque fois comment l’architecture est affaire de mesure et de labeur.

Mais Bravoure en a fait juste un peu trop, ci et là, au pavillon. Une serre au-dessus d’une coupole de toit percée est leur remède pour l’état déplorable dans lequel le Pavillon belge se retrouve après le passe-passe communautaire. Un drapeau blanc lève un doigt à l’obligation de lever les drapeaux Flamand et Belge. La devise nationale « L’union fait la force » est recouverte du mot « Bravoure ». La belle équipe a plus d’un tour dans son sac.

 

Biennale Architettura 2016 – Reporting from the front
jusqu’au 27 novembre 2016
Venise
www.labiennale.org

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