Toitures et apport de lumière

publié le 21.01.2015

Dans les quartiers urbains densément peuplés, les chiens-assis et autres fenêtres de toit sont une source précieuse de lumière pour les pièces sous toiture, souvent peu pratiques à vivre. Ces espaces pourraient cependant être mieux exploités. En concevant différemment la structure du toit, trois exemples gantois de transformation le démontrent.

La tradition de construire en hauteur n’est guère répandue en Belgique. Le bâti de nos centres-villes est généralement dense, la majeure partie du patrimoine construit se composant de logements reliés au sol. Nous aimons vivre sur notre propre terrain, sous notre propre toit et de préférence, entouré d’un jardin. Cependant, cette volonté s’est traduite très fréquemment dans nos centres et nos périphéries urbaines du XIXe siècle par une qualité d’habitat non conforme aux attentes – rues étroites, largeurs de façade assez limitées et parcelles relativement étriquées. L’organisation de la relation à la voirie et à l’espace extérieur privé – cours ou jardin urbain – constitue en l’espèce l’essentiel de la mission de conception. Comment faire entrer suffisamment de lumière à l’intérieur des maisons, sans sacrifier notre intimité?

 

© Filip Dujardin

© Filip Dujardin

 

Restrictions

Nos architectes se sont fait une spécialité dans la transformation des arrière-corps, typiques de la Belgique, mais qu’en est-il du toit? Il ne semble pas que nous ayons véritablement une tradition en la matière. Nous maîtrisons depuis longtemps déjà la conception technique permettant de maintenir nos maisons au sec, mais les possibilités spatiales et fonctionnelles des toitures sont encore largement inexploitées, nos ardeurs étant tempérées non seulement par le stéréotype de l’habitation reliée au sol, mais aussi par les règles urbanistiques. Dans le tissu urbain densément urbanisé, ces règles s’opposent à une densification débridée. Les volumes de toiture inutilisés ne peuvent pas constituer un alibi pour aménager un petit appartement sous le faîte ou pour réaliser une avancée de toiture démesurée. Des principes simples, dont la détermination de la hauteur sous corniche ou de la hauteur du faîte, ainsi que la règle des 45°, garantissent un paysage urbain harmonieux, mais aussi et surtout un apport suffisant de lumière en rue, ainsi que dans et autour des immeubles voisins. Il s’agit d’une nécessité absolue dans les quartiers ouvriers du XIXe siècle par exemple, où la densité des constructions est très élevée. De même, le respect de l’intimité (le célèbre passage du Code civil à propos “du jour et des vues”) et les normes d’incendie déterminent également les marges de manœuvre propres aux aménagements intérieurs et extérieurs à la toiture. Toutes ces restrictions n’empêchent cependant pas les interventions judicieuses. Trois jeunes bureaux d’architectes ont sondé les limites de la toiture à Gand, donnant ainsi un aperçu des possibilités.

 

© Thomas de Bruyne

© Thomas de Bruyne

Sens dessus dessous

Le projet du Rodetorenkaai est centré sur la transformation d’une toute petite maison mitoyenne du XIXe siècle dans le centre-ville. La parcelle est à ce point étriquée (un peu plus de 25 m) que l’espace extérieur est réduit à sa plus simple expression. A l’arrière, le regard plonge sur la zone intérieure par l’intermédiaire d’un étroit puits de lumière, tandis qu’à l’avant, cette maison et sa façade d’une largeur de 6 mètres offrent une perspective dégagée sur les eaux du Portus Ganda. L’espace extérieur limité et la vue ont sous-tendu l’inversion de l’organisation initiale de l’habitation. La chambre à coucher et la salle de bain passent au niveau inférieur, tandis que la cuisine et les espaces de vie sont aménagés aux étages. L’architecte Seger Delmulle commente l’intervention en ces termes: ‘pas besoin de rideaux’. Pourquoi placer l’espace de vie au rez-de-chaussée, où il doit être préservé des regards des passants? Les chambres à coucher n’en sont elles pas pénalisées, car elles ne requièrent pas nécessairement une vue dégagée. Au deuxième étage, les grandes ouvertures des fenêtres initiales procurent à la cuisine et à la salle à manger une vaste perspective sur la rivière.

Lorsque cela s’avérait possible, les murs intérieurs ont été démolis et n’ont été conservés qu’aux niveaux inférieurs, où ils ceinturent la cage d’escalier. Différents éléments de l’habitation initiale restent visibles, comme la structure des planchers et l’ancien escalier en colimaçon. L’espace de vie est constitué d’un espace ouvert d’un seul tenant, organisé sous l’ancienne toiture. Deux grands chiens-assis dégagent le panorama sur le centre-ville. Les dimensions des fenêtres dans la partie inférieure de la façade ont été intégrées dans le volume de toiture, la fenêtre de gauche se prolongeant jusqu’au faîte, en guise d’élément vertical. Il s’agit d’une balise, qui apporte en même temps énormément de lumière dans l’habitation. Plus large, le deuxième chien-assis confère davantage d’espace intérieur. Le toit a été recouvert de PVC blanc afin de s’accorder avec la façade néoclassique blanche. Ce revêtement de toiture durable influence positivement le climat intérieur, en limitant la surchauffe du bâtiment, orienté au sud. Ce matériau rehausse aussi sensiblement la toiture, qui apporte ainsi une véritable plus-value à l’alignement de façades du XIXe siècle. Le toit rend lisible la distribution de l’habitation, mais sans rendre méconnaissable la forme initiale de la toiture.

 

© Filip Dujardin

© Filip Dujardin

Dernière pièce du puzzle

Le deuxième projet est celui de la Puinstraat. Rénovée de fond en comble par Jasper Stevens, en collaboration avec 360 architecten, et considérablement élargie à l’arrière et sur la parcelle adjacente, cette vaste demeure bourgeoise du XIXe siècle est devenue une spacieuse maison unifamiliale avec bureau et trois studios. Autrefois mitoyenne, la maison se compose désormais de trois façades, ce qui offre de nombreux avantages: un plus grand jardin, davantage de lumière et une magnifique vue sur Gand. La structure de l’habitation initiale a été conservée et complétée par une ossature en bois. Ces deux logiques s’expriment dans les façades avant et lattérale; la façade avant, recouverte d’un enduit blanc, épouse le rythme du front de façade du XIXe siècle, tandis que la façade latérale, avec un lattage en bois, s’ouvre sur la ville grâce à de larges baies vitrées librement agencées.

Les différents éléments du programme s’imbriquent comme un puzzle dans le nouveau volume. Deux systèmes de circulation distincts y cohabitent, chacun avec sa propre entrée: l’un dans le volume initial, l’autre dans l’agrandissement, avec un ascenseur. Le rez-de-chaussée se compose d’un garage, du premier studio et de l’espace de bureau qui donne sur un jardin urbain. Sur toute la largeur et toute la profondeur du bâtiment, s’étend au premier étage l’espace de vie de cette maison unifamiliale. A l’instar d’une maison bel-étage, elle est dotée d’une large terrasse s’ouvrant sur le jardin. Tous les éventuels problèmes d’intimité propres à une maison urbaine disparaissent ici pour procurer une grande qualité de vie. Au-deuxième étage, l’agencement initial de l’immeuble a été conservé et agrandi: l’ancien volume accueille un deuxième studio et les chambres à coucher prennent place dans l’extension à ossature en bois.

Cette logique est à nouveau mise en œuvre sous la toiture de l’ancien volume, où se trouve le troisième studio aménagé sous la forme d’un duplex avec une chambre en mezzanine. A côté, dans la toiture de l’ossature en bois, se trouve la dernière pièce de tout ce puzzle, sous la forme d’un espace en apparence inutile, mais qui maintient la distribution fonctionnelle du bâtiment entier. Une grande chambre, avec mezzanine et vaste terrasse de toiture, confère une dimension singulière à la bâtisse. On peut y imaginer une chambre d’hôtes, un atelier ou une chambre d’amis. Soustraite à la vie qui se déroule en contrebas, cette partie de l’habitation est entièrement orientée, par l’intermédiaire d’une terrasse et d’une vaste baie vitrée, sur le skyline. C’est à cet endroit que pénètrent les derniers rayons de soleil de la journée. Reprenant la structure du studio situé à côté, ce ‘nid d’aigle’ pourrait lui être adjoint pour créer un appartement plus vaste.

 

© www.fotovanhuffel.be

© www.fotovanhuffel.be

 

Diamant taillé

Un peu plus loin, dans la ceinture du XXe siècle, le troisième projet porte sur une maison mitoyenne typique des années 1950. Initialement, l’espace de vie se trouvait au rez-de-chaussée, avec, en enfilade, une salle à manger, la cuisine, la chambre à coucher, une remise et quelques petites extensions. Le vestibule scindait l’habitation du jardin. Tim Peeters et Nikolaas Martens ont choisi de déplacer les espaces de vie au premier étage, la cuisine restant au rez-de-chaussée, à côté du garage, avec vue directe sur le jardin. Aucun agrandissement donc, mais de l’espace supplémentaire pour le jardin. Une partie du vestibule pouvait être conservée en tant qu’atelier, ce choix entraînant pour l’architecte de nouveaux défis. La salle de bain, retirée de l’annexe, devait être réimplantée à un niveau supérieur dans l’habitation. Toutefois, l’espace au deuxième étage s’avérait trop étriqué et le programme prévoyait deux chambres à coucher supplémentaires, le grenier existant étant quant à lui trop bas.

La recherche d’espace disponible a été une véritable prouesse, car l’urbanisme renâclait à autoriser le relèvement de la toiture existante pour l’aménagement d’un niveau supplémentaire. La solution passait donc par une nouvelle forme de toiture. Peeters et Martens ont ainsi combiné deux formes de toiture pour créer davantage d’espace. Ils ont littéralement croisé le premier volume de toit à deux versants par un deuxième; la façade avant devenait ainsi un pignon. La réunion des quatre extrémités du faîte cruciforme constitue la marque de fabrique de cet édifice, sous la forme d’une couverture semblable à un diamant taillé, avec une toiture plate en forme de losange, qui s’intègre harmonieusement dans le paysage urbain.

Le parachèvement au moyen d’ardoises en fibrociment dissimule les détails superflus et renforce l’aspect géométrique. Le vaste espace sous la couverture est réparti de manière symétrique en quatre parties; un cadran accueille l’escalier; les trois autres, les chambres des enfants. Au centre des parois, entre les chambres, se trouvent les quatre portes, lesquelles fédèrent le tout en un seul grand espace. La forme en diamant augmente l’inclinaison de la toiture initiale et permet ainsi d’obtenir davantage d’espace dans les chambres. Dans les pans les plus abrupts, les nouvelles fenêtres de toit se fondent dans la toiture. Les pans de toiture étant en outre orientés latéralement par rapport à la rue, ces fenêtres confèrent une perspective inhabituelle.

Tim Peerters a poursuivi l’exploration du potentiel de cette forme de toiture dans plusieurs autres projets gantois. L’augmentation de l’impression d’espace sous la toiture est l’un des postulats du projet. Le but recherché n’est pas de placer des coupoles dans des parois obliques en limitant l’espace en station debout, mais d’aboutir à des formes géométriques spécifiques, en pivotant, multipliant et s’inspirant des lignes de faîte en vue de créer des espaces parfaitement habitables sous la toiture.

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