Quai des Salines

Agence Nicolas Michelin & Associés
publié le 20.02.2012 | texte Benjamin Pors espace public

Requalifiant un espace public jusqu’alors délaissé, le projet de réaménagement du quai des Salines constitue un jalon stratégique du programme de revitalisation du centre de Tournai mené par l’Agence Nicolas Michelin & Associés.

L’Escaut, qui traverse de part en part le centre ville de Tournai, définit en large partie l’identité urbaine de la cité. Le quai des Salines, où s’inscrit le projet, se développe à la suite des étroits quais du quartier de la cathédrale jusqu’au pont des Trous, vestige médiéval important et limite de la ville intra-muros. Par son ampleur généreuse, le quai nécessitait d’être reconditionné au-delà de sa fonction de passage au fil de l’eau. Il s’agissait de générer de nouvelles caractéristiques formelles lui permettant de devenir un espace public à part entière. Bordé de maisons patriciennes du XIXe siècle aux façades classées et d’un alignement d’arbres généreux, le quai offre un paysage serein et historique. Dans un tel environnement architectural, le projet doit s’inscrire en contraste ou choisir d’apprivoiser ce contexte.
Le parti pris par l’Agence Nicolas Michelin & Associés (ANMA) s’oriente ici clairement vers l’intégration. Le bureau parisien a réalisé de nombreux projets et études urbaines sur mesure pour les villes de Lille, Reims et Bordeaux entre autres et fait de la mise en valeur de l’existant une de ses ‘convictions socles’. Dans une vision de l’architecture où « un projet est moins une œuvre d’art que des réalisations dans lesquelles on se sent bien », les interventions urbanistiques du bureau se basent sur la mise en valeur et la protection du génie des lieux. L’aménagement se détourne du concept fort en vue de faire naître des regards inconscients, de générer un sentiment intense à partir d’éléments ordinaires. Le réaménagement du quai des Salines est une mise en pratique de ces attitudes que les architectes d’ANMA appellent « l’ultra contextualité » et « l’ordinaire-extraordinaire ».
Dans la forme, plus que de modifier la lecture du paysage, l’intervention se caractérise par une réflexion qui se centre avant tout sur le tracé et sur l’épaisseur du sol. Le projet se base sur une segmentation traditionnelle entre espace de voirie destiné à la circulation carrossable et espace piéton dédié à la promenade et au repos. Le nouveau quai se découpe sur sa longueur en trois bandes parallèles caractéristiques. Alors que le long du front construit la rue traditionnelle en pavés est maintenue, du coté de l’eau, une large allée piétonne en pierre bleue invite à la promenade. Entre les deux, inscrite entre les arbres, se développe une bande intermédiaire végétalisée accueillant un jeu de bancs en bois, tel un tapis articulé. Jouant à la fois sur les différences de niveaux, la découpe d’alcôves et les hauteurs de dossiers, cette zone de repos statique forme un écran perméable entre l’univers de la ville et celui de l’esplanade piétonne. D’un point de vue paysager, elle préserve la vue sur les façades tout en camouflant la rue.
Ouvrant au sud vers le centre ville, le quai aboutit sur une large place. Implanté en contrebas du pont de Fer, l’espace apparaissait comme résiduel. La réponse choisie a été d’en simplifier la géométrie par l’implantation d’un local technique tenant le rôle de belvédère à partir du pont. Ce nouveau volume construit, recouvert par la même essence de bois que la bande végétale, marque le départ du parcours. Ouverte et aérée, cette place se voit meublée par des tables et des bancs au fin profil d’acier. Inscrite dans la bande intermédiaire, la structure du mobilier s’aligne sur le rythme des planches de bois, les éléments en bois étant eux-mêmes posés dans le prolongement des dalles en pierre bleues. La pose coordonnée de l’ensemble des éléments perpendiculairement au fleuve ralentit visuellement la promenade en élargissant les allées.
Assez ‘classique’ dans ses options, l’intervention n’en est pas moins soignée. Les matériaux utilisés ont été retenus pour leur caractère durable et leur résistance à la glissance. La pierre bleue a été choisie bouchardée et piquetée. Au niveau de l’esplanade, les planches de bois sont entrecoupées par de fines lattes en acier recouvertes de résine. Dans une même idée de bonne évolution de l’infrastructure dans le temps, le système de bancs en alcôves est maintenu par des rotules qui permettent de soulever ceux-ci afin de nettoyer les différents éléments.
Participant concrètement et artistiquement à la définition du projet, une œuvre de l’artiste Emmanuel Saulnier vient s’intégrer dans la partie la plus en amont de la promenade. Elle se compose de dix-huit ‘pages’ de métal gris clair implantées aux emplacements des trappes d’un ancien marché aux poissons. Chacune est porteuse d’une lettre ciselée et ouvragée dans son épaisseur, laissant découvrir les mots: ‘lieu du sel, rêve de mer’, renvoyant à la mémoire du lieu.
Ce projet, qui joue sur la pose d’une écume fonctionnelle en complément d’un horizon historique préservé, aboutit à un espace multiple, répondant à sa fonction de lieu de passage tout en devenant un but de promenade. L’intervention, intelligente, dépasse une durabilité purement matérielle pour générer un équilibre visuel réussi entre contexte existant et intervention contemporaine. Elle offre à l’usager un paysage poétique multitemporel reposant.

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Agence Nicolas Michelin & Associés
Tournai | 2012
A+234
pages 42-44

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