Publié le 07.02.2024 | Texte: Tom Esmonts

Elle se rappelle de ce paquebot en perdition, de cette carcasse échouée, construction anachronique à la fin semblant proche. Elle passait devant tous les matins pour aller à l’école, tous les soirs pour en revenir. C’était un garage. Les véhicules y défilaient dans un balais millimétré le long des rampes et sur la plateforme du premier étage. A l’époque elle devait faire le grand tour. Sa copine Sadia venait la chercher chez elle, avec toujours un mot gentil, en marocain, pour faire plaisir à son père. Lui n’était jamais vraiment parti de là-bas. Elle n’y était jamais vraiment allée, une fois pour le mariage d’une cousine, une autre pour l’enterrement de sa grand-mère, cette femme qu’elle n’avait connue qu’au travers de l’écran. Tous les soirs des deux années précédant ce voyage malheureux, le téléphone était posé sur la table, relevé contre le mur, et Mama dinait avec eux. En revenant au quartier, ses parents lui avaient annoncé qu’ils avaient trouvé un appartement dans une des tours du parc Maximilien.

C’est à cette époque que le garage s’était vidé et qu’elle avait commencé à remarquer des groupes de personnes habillées en noir, souvent affublés de petites lunettes rondes, venant régulièrement le visiter. La vieille bâtisse semblait faire l’objet d’un intérêt nouveau et elle avait, sans savoir pourquoi, une envie viscérale de faire partie de cette aventure.

Elle aimait voir la course du soleil depuis l’appartement du treizième étage, observer les files de voitures impatientes le long du boulevard, l’activité autour des animaux de la ferme urbaine et, depuis peu, toutes ces vies minuscules qui s’activaient sur la structure métallique en bas pour la transformer en quelque chose de grandiose. Trois grues plus hautes que son immeuble avaient pris place dans trois trous au milieu du bâtiment. Elle aimait beaucoup moins devoir à nouveau faire le tour. Elle avait déménagé juste à côté de son école mais, désormais en secondaire, son nouvel établissement se trouvait à côté de son ancienne maison, de l’autre côté du canal. Le destin a le sens de l’humour.

Elle passait des heures à observer le site. Elle était devenue, sans vraiment le vouloir, la mascotte du chantier. Les ouvriers s’étaient attachés à la gamine curieuse qu’elle était. Elle les harcelait de questions lorsqu’elle rentrait des cours. Elle avait envie de tout savoir, fascinée par l’évolution de ce qui semblait être un organisme vivant, d’abord nettoyé de ses scories comme un cadavre par les vers puis renaissant miraculeusement, encore plus majestueux qu’avant. Ces gars aux accents tellement variés qu’ils transformaient le français en abstraction étaient devenus ses meilleurs copains. Quand ils avaient posé la nouvelle passerelle lui faisant gagner quinze minutes de trajet, elle avait continué à aller les voir. Elle ne fréquentait plus Sadia depuis son déménagement. Elles s’étaient croisées une fois dans la rue et n’avaient pas vraiment réussi à se parler. Ça l’avait rendue triste, surtout quand Sadia lui avait dit, alors qu’elle tentait de lui transmettre son enthousiasme pour le futur centre culturel, « je ne suis pas trop dans ces trucs de blancs ».

Trois coups sur la porte de son bureau la sortent de sa rêverie nostalgique. Elle accueille aujourd’hui les enfants du quartier qui viennent pour l’inauguration de cette nouvelle exposition interactive qu’elle a eu l’idée d’appeler « De l’autre côté du Kanal ».

 

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