Publié le 25.09.2023 | Texte: Lisa De Visscher | Photos: Enrico Cano, Flavia Leuenberger Ceppi

Le 28 septembre, A+ Architecture in Belgium et Bozar invitent Mario Botta, architecte suisse et figure de proue du postmodernisme, à donner une conférence au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Lisa De Visscher, rédactrice en chef d’A+, s’est entretenue avec lui sur l’engagement moral de l’architecte et l’importance de la collectivité. « La ville est le thermomètre de la civilisation. »

A+ : Dans le sillage de John Ruskin, vous considérez que l’architecture relève avant tout de l’éthique, et non de l’esthétique. Qu’entendez-vous précisément par-là ?

Mario Botta (MB) : L’architecture touche à l’espace qu’occupent les humains. Elle peut organiser cet espace, ou le détruire. En ce sens, l’architecture est un instrument qui permet de soulever ou de résoudre des questions d’éthique. L’espace qui nous entoure n’est pas neutre. On voit aujourd’hui des images terrifiantes à la télévision. C’est là qu’on prend conscience de ce que cela signifie de vivre en démocratie, ou en situation de guerre.

L’architecture possède ses propres valeurs intrinsèques, qui sont déterminantes pour la qualité des espaces – et donc pour les conditions de vie des humains. L’architecte a dès lors un engagement moral à tenir. C’est le cas pour l’architecture, mais aussi pour l’urbanisme. Comme l’a dit précédemment Walter Benjamin, la ville est le lieu par excellence où se confronter à la société, à sa richesse et à ses quartiers marginalisés, aux relations entre son centre et sa périphérie. La ville est le thermomètre de la civilisation. Elle est une sorte de radiographie de différents types de vie ainsi que des contrastes et contradictions qui en découlent. Seule la ville peut offrir un espace au collectif, à la collectivité. L’espace public n’est jamais neutre, lui non plus, et exprime toujours quelque chose de positif ou de négatif sur les conditions de vie des habitants.

 

A+ : Votre œuvre couvre à ce jour plus de quarante ans. Outre une série de maisons célèbres, vous avez construit des églises, des musées et des banques – les piliers spirituels, culturels et économiques de la société. Comment êtes-vous parvenu à intégrer la collectivité, la communauté, dans ces différents programmes ?

MB : Les programmes ou les thèmes qui abordent le collectif ne sont pas légion. Dans mon œuvre, il y en a deux : le musée et l’église, ou tout autre lieu propice à la méditation, au silence et à la prière. Aujourd’hui, dans ce monde qui perd la boule, les gens ont un énorme besoin de silence et de tranquillité  J’ai eu le privilège de pouvoir réaliser de nombreux programmes de ce genre. C’est à mes commanditaires, et pas à moi, qu’en revient le mérite. En tant qu’architecte, on peut rêver d’autant de beaux espaces qu’on veut, si personne ne passe commande, on ne construit rien. Et au bout du compte, notre principal client, c’est la société elle-même.

À mes yeux, un musée est un lieu aussi spirituel qu’une église. On va à l’église pour parler à Dieu ou à soi-même. On va au musée pour parler à l’artiste. Dans les deux cas, on est en quête d’une manière de nourrir son for intérieur, de trouver de l’inspiration. L’artiste nous parle par ses œuvres, dans ses formes les plus diverses. De la période bleue de Picasso à Guernica. J’aime le dialogue intime qui se déploie ainsi, et dont nous avons tant besoin aujourd’hui dans un monde où tout va si vite qu’on n’a plus le temps de réfléchir et qu’on oublie tout.

Les artistes créent leur propre univers où ils s’offrent la possibilité de trouver une manière d’exprimer leur perception du monde, leur vision, dans le cadre d’un format et de limites choisis par leurs soins, à travers un mode d’expression qui leur est propre. Cela leur permet de se positionner un peu en dehors de la société et de créer une sorte de sanctuaire, un genre de liberté propice à leur épanouissement et au développement de leur œuvre. Comprendre leur vision requiert une certaine lenteur, une volonté d’aller en profondeur, de réfléchir. Pour moi, créer un espace où peut advenir cette réflexion, ce dialogue intime, est une manière de contribuer au collectif.

 

A+ : Pour le projet « Labiomista » à Genk, vous avez travaillé avec l’artiste Koen Vanmechelen. En quoi consiste exactement ce projet et quel est le lien avec la vision de l’artiste ?  

MB : Koen Vanmechelen est un artiste à part qui a eu le courage extrême de transformer son atelier en une usine au cœur d’un parc public, dans la ville. L’ancienne mine de Zwartberg, après sa fermeture en 1966, a été reconvertie en zoo. C’est dans cet ancien jardin zoologique que Koen Vanmechelen a développé son projet artistique. Dans son œuvre qui évolue à la frontière entre l’art et la science, les choses ne gravitent plus autour de l’humain mais autour des animaux et de la biodiversité. Le parc est pour moi un lieu mystérieux, comme le jardin de Jérôme Bosch.

J’ai eu le privilège de travailler avec Koen Vanmechelen pour The Ark, le pavillon d’entrée, et pour The Battery, qui est à la fois son studio et le moteur du site. Les deux sont construits en béton poli et brique noire, évoquant le passé minier. L’atelier est constitué d’une série de volumes en brique qui alternent avec des volières en verre. Koen Vanmechelen y habite lui-même, parmi les oiseaux exotiques, en harmonie avec les animaux. Il est très exceptionnel de rencontrer des gens qui ont trouvé un équilibre avec la nature et le monde animal. J’ai beaucoup de respect pour sa démarche où les animaux offrent en quelque sorte un modèle de vie.

 

A+ : Vous venez d’évoquer votre inquiétude face à un monde où tout s’accélère, envahi par l’oubli, alors que vous voulez précisément faire place à la réflexion et au souvenir. Dans quels projets cette préoccupation se reflète-t-elle ?

MB : Effectivement, plus le monde s’accélère, plus les gens et la société oublient. Pour pouvoir réfléchir et retenir les choses, il nous faut de la lenteur, du temps pour contempler. Le souvenir prend évidemment des aspects très divers, et on a tous notre propre façon de l’aborder. Par exemple, au début des années 1990, on m’a chargé de construire une chapelle à Mogno, un petit village dans les montagnes du Tessin, en Suisse. Ce n’était pas un édifice « ex novo », mais la reconstitution d’un souvenir. Au début du 17e siècle avait été construite à cet endroit la chapelle de Jean le Baptiste de Mogno. À la fin du 20e siècle, quatre siècles d’histoire furent balayés d’un seul coup par une avalanche. Paradoxalement, seul l’ossuaire fut préservé – seuls les morts survécurent à la catastrophe. Ma mission consistait à construire une chapelle susceptible de résister à n’importe quelle avalanche. Nous y avons accroché l’ancienne cloche, retrouvée 400 mètres plus loin dans la neige après le drame.

C’était une mission complexe, et lorsque j’ai demandé aux villageois pourquoi ils voulaient investir autant d’efforts, de temps, d’argent et d’énergie pour construire cette chapelle, ils m’ont répondu : « Parce qu’avant, il y avait une chapelle à cet endroit ». C’est bien entendu un raisonnement en boucle, mais en réalité, le souhait des habitants était de léguer aux générations futures une région possédant la même richesse, les mêmes qualités que ce qu’ils avaient eux-mêmes connu. C’est bien la preuve que l’architecture est toujours en lien avec l’histoire vécue.

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