Publié le 13.02.2024 | Texte: Amaryllis Jacobs

A+ Architecture in Belgium, en partenariat avec Bozar, est ravi d’accueillir l’architecte chilienne Cecilia Puga à Bruxelles pour donner une conférence sur son œuvre le 20 février 2024. A cette occasion, Amaryllis Jacobs, directrice artistique d’A+, s’est entretenue avec elle à propos des projets les plus récents du bureau, de la situation dramatique du logement et du patrimoine au Chili et de l’importance des matériaux et des systèmes structurels. 

A+ Une de vos dernières réalisations en date est le remarquable Palacio Pereira, une maison de maître néoclassique du 19e siècle que vous avez restaurée et transformée avec Paula Velasco et Alberto Moletto pour en faire le siège du Ministère de la Culture, de l’Art et du Patrimoine de votre pays. Une des prochaines éditions de la revue A+ sera consacrée à l’« Adaptive Reuse ». « Demolition is an act of violence », a déclaré l’architecte Arno Brandlhuber. Pourriez-vous nous dire pourquoi vous estimez plus important de transformer des bâtiments existants plutôt que de construire du neuf ?

Nous nous trouvons évidemment dans contexte très différent. Au Chili – et par extension dans tous les pays d’Amérique latine – on constate un manque cruel de logements. De nombreuses personnes vivent toujours dans des favelas, sans infrastructures décentes. Nous ne pouvons pas tout simplement cesser de construire : nous avons encore beaucoup de pain sur la planche. Nous devons construire des habitations de qualité dans des endroits très vulnérables. Ici, vu la fréquence et la violence des séismes, les bâtiments historiques sont rares. Le pays a été reconstruit à plusieurs reprises. Ce n’est que depuis le milieu du 20e siècle qu’une réglementation stricte a été mise en place pour construire des immeubles sûrs et de qualité. En 2010, nous avons vécu un tremblement de terre qui, malgré son amplitude inhabituelle, n’a fait que très peu de dégâts.

Le patrimoine est rare dans notre pays. Les quelques bâtiments qui ont résisté sont dans un état déplorable et préoccupant. Valparaíso, par exemple, qui est une ville protégée par l’UNESCO, est complètement délabrée. Grâce à des lois de préservation très strictes, les bâtiments anciens ne peuvent pas être démolis, mais l’État manque de fonds pour les restaurer – ou même simplement les sécuriser. De grandes parties de cette magnifique ville s’écroulent. Ce n’est que grâce à des initiatives privées qu’on parvient à sauver une poignée de bâtiments.

En revanche, notre patrimoine moderniste est insuffisamment protégé. Ces bâtiments et espaces publics doivent également être préservés, entretenus et rénovés.

Le Palacio Pereira fut un projet très réussi parce que les pouvoirs publics étaient étroitement impliqués et avaient même adopté une position très active, sans compter la mise à disposition des budgets requis. Nous jouissions d’une liberté assez grande. Ce palais du 19e était une vraie ruine. Il appartenait à des particuliers. Pendant des années, un promoteur immobilier a tenté d’obtenir l’autorisation d’y construire un immeuble de 20 étages, en démolissant tout l’intérieur en ruine et en ne conservant que la façade. À l’issue d’un long combat, l’État a décidé d’acheter le palais et de lancer un concours d’architecture… que nous avons gagné. Au-delà de la façade, nous conservions également la structure. Nous avons effectué des interventions de stabilisation d’une grande précision au niveau de la structure existante, dans le cadre de la très performante conception structurelle d’origine – même si cela allait à l’encontre de la législation sismologique en vigueur. Je pense que notre réalisation a provoqué un changement important et très profond dans l’approche du patrimoine au Chili. L’équipe en charge du patrimoine qui, au sein du gouvernement, était responsable de la restauration et de la rénovation, avait saisi la complexité des enjeux. Elle nous donnait des instructions très détaillées et imposait des limites très précises à notre travail. La façade et le cœur du bâtiment, en l’occurrence la galerie, devaient être conservés, de même que certains ornements historiques. Malgré ces restrictions, nous avions une grande liberté d’action.

Mais permettez-moi de revenir à la question étant donné que je la trouve importante dans le contexte de la crise climatique actuelle. Partout où c’est possible, nous devons privilégier l’amélioration de l’architecture plutôt que les constructions neuves. Toutefois, en Amérique latine, la réalité est totalement différente. Nous avons toujours besoin d’un grand nombre d’infrastructures neuves de qualité. Je dirais que 80% des bâtiments qui se trouvent ici sont dans un état très précaire.

A+ Les colonnes qui se croisent dans le patio du Palacio constituent un geste architectural fort. Il ne s’agit pas d’une intervention purement structurelle, dirait-on ?

Nous voulions que le bâtiment rénové reflète la typologie d’origine. Le patio luxuriant, avec sa végétation tropicale spécifique, avait disparu sous les décombres des structures environnantes qui s’étaient écroulées, de sorte qu’il ne subsistait qu’un espace vide. Ce palais était – selon des normes européennes – relativement modeste, mais particulièrement théâtral.

Nous avons effectivement dû ajouter des colonnes pour des raisons structurelles, mais nous souhaitions une construction légère. Nous avons donc cherché une certaine transparence, une manière particulière de marier l’ancien et le nouveau, et d’assurer la continuité. L’idée de concevoir des colonnes évoquant des échafaudages nous plaisait, parce que ceux-ci témoignent toujours d’une volonté de préserver ce qui existe et d’en prendre soin. Nous les appelons amoureusement nos « colonnes-doigts ». C’est par ailleurs une structure très flexible. Les doigts peuvent s’étendre jusqu’où on veut, jusqu’à chaque élément à soutenir. De plus, cette construction transparente permet de voir complètement le vieux mur, qui est magnifique !

Le plan du nouveau bâtiment est particulièrement ouvert. Toutes les cloisons peuvent être retirées. Nous tentons toujours de dessiner un plan très générique pour lui permettre d’évoluer selon les besoins et les fonctions. Comme personne ne sait ce que l’avenir réserve, nous voulons qu’un bâtiment soit polyvalent, adaptable à toute utilisation possible et imaginable. Initialement construite comme habitation privée, la maison a ensuite accueilli une école avant de tomber en ruine. Aujourd’hui, les vieux murs abritent le Ministère de la Culture, avec des espaces publics tels qu’une galerie d’art, une cafétéria et une bibliothèque. Quelle sera la fonction du Palacio Pereira dans 100 ans ? Nul ne le sait, mais tout est possible.

A+ Les toitures voûtées sont très présentes dans votre architecture – c’était déjà le cas dans votre proposition pour Ordos 100, l’Hôtel Indigo et la Vaulted House, récemment achevée. Y a-t-il un lien avec l’architecture vernaculaire du Chili ?

Non, absolument pas. Au Chili, de nombreux éléments de patrimoine ont disparu à cause des séismes, et c’est également le cas de l’architecture vernaculaire. Les bâtiments traditionnels ne possèdent pas de voûtes en pierre, mais des charpentes en bois qui résistent mieux aux tremblements de terre.

La voûte est effectivement un élément structurel présent depuis longtemps dans notre architecture en raison de son efficacité et de ses qualités constructives. Elle permet d’atteindre de grandes portées avec un minimum d’appuis. La voûte concave crée un espace intérieur plein de nuances. Elle offre un plan flexible et ouvert pouvant changer au fil des jours et des ans, et s’adapter à différents besoins. En outre, la voûte est également thermorégulante. Par des ouvertures pratiquées de part et d’autres, on peut rafraîchir ou réchauffer naturellement les espaces.

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