Nos vies changent plus vite que nos murs. Pourtant, l’architecture continue souvent à figer des modèles idéalisés, comme si nos besoins étaient immuables. Comment habiter un monde en mouvement, où les singularités individuelles et les mutations sociales bousculent les certitudes du modernisme ? Des projets audacieux – de Mulhouse à Santiago – ont tenté d’inventer des logements flexibles, capables d’évoluer avec leurs habitants. Mais derrière la promesse de liberté se cachent des contraintes bien réelles : techniques, économiques, politiques. Et si la véritable flexibilité ne résidait pas seulement dans les plans, mais dans notre manière de penser l’accès au logement ?
Même si le dispositif du plan libre, présenté par Le Corbusier en 1927 comme l’un des cinq grands principes de l’architecture moderne, suggérait déjà la possibilité de modifications substantielles d’un bâtiment au cours du temps, le sujet de la fluctuation des besoins et des usages de l’architecture n’a pris de l’importance qu’au moment de l’émergence des démarches critiques du modernisme. Dans un papier publié en 2019, nous avions retracé le parcours de cette question à partir des années 1960 autour des travaux du Team X et d’autres architectes de l’époque.1 Ces travaux, qui passaient autant par des propositions architecturales que par des réflexions globales sur des formes de société désirables, confrontaient l’héritage moderniste à deux de ses impensés majeurs : l’impermanence et les singularités. L’impermanence dont il est question ici est celle des sociétés, qui s’est manifestée avec une ampleur accrue au fil des accélérations techniques de l’ère moderne. Et les singularités sont celles dont ces sociétés sont irrémédiablement composées, qui ont abouti au rejet de propositions architecturales conçues à partir de modèles idéalisés des individus et des groupes sociaux. Moment symbolique : en 1974, les Smithsons reconnaissaient, au travers d’un texte rédigé par Alison Smithson2, l’échec de leur projet d’habitat collectif de Robin Hood Gardens livré deux ans plus tôt, en raison notamment d’une conception de l’habiter jugée trop universelle et standardisée, faisant fi des singularités. Ce texte autocritique parachevait, en quelque sorte, leur critique du modernisme architectural initiée deux décennies auparavant. 1 Xavier Van Rooyen et Michaël Bianchi, « Housing the Multitude: Struggling with Impermanence and Singularities », The Plan Journal 4, n° 1 (2019). Voir aussi à ce sujet la thèse de Xavier Van Rooyen, Architecture indéterminée. Architectures et théories de l’indétermination depuis les années 1960 (Université de Liège, 2021). 2 Alison Smithson, « The Violent Consumer, or waiting for the goodies », Architectural Design, n° 5, 1974, 274-279.