'Oui, je suis moi-même'

publié le 21.01.2015 | texte Thomas Martin

Antonio Citterio

 

© Gabriele Basilico

© Gabriele Basilico

 

Antonio Citterio souhaite d’emblée savoir d’où je proviens. “Anvers! J’y ai travaillé en 1986 pour Esprit, l’intérieur du bâtiment devait être rénové de fond en comble. C’était un projet majeur à l’époque.” Citterio n’est pas un inconnu en Belgique; il participe actuellement au projet de réaffectation du quartier sur le Kanaalkom à Hasselt, avant de prendre part, en octobre, à la Biennale Intérieur de Courtrai, pour y présenter sa nouvelle collection de robinetterie et accessoires Axor.

© Gabriele Basilico

© Gabriele Basilico

 

 A+ Votre bureau collabore avec De Gregorio & Partners à la réalisation d’une partie d’un grand projet immobilier à Hasselt, baptisé ‘Havenkwartier’, dont la construction devrait débuter au plus tard en janvier 2015; ce projet s’inscrit-il dans la même philosophie?

ANTONIO CITTERIO Nous avons débuté le master plan de ce projet il y a cinq ans; nous avons ensuite réparti les bâtiments et sommes devenus des partenaires indépendants, toutefois réunis autour d’une vision commune de l’architecture. Comment réaliser un nouveau quartier urbain? Comment ‘fondre’ l’architecture contemporaine dans un contexte historique? Comment créer de la ‘vie’? L’histoire nous a enseigné que l’implantation généralisée de bâtiments identiques est une erreur; une rue doit être variée et nous espérons concrétiser cet objectif grâce à la diversité des matériaux, des fonctions et des proportions dans le bâti.

 

A+ Votre style est parfois décrit comme ‘typiquement italien’, ‘Nord-européen’, voire ‘japonais’. Hasselt espère cependant un zeste de ‘classe italienne’. Pouvez-vous définir cette ‘italienitude’?

ANTONIO CITTERIO Les rues italiennes se composent de nombreux magasins, de petits et de grands bâtiments, etc. L’approche urbaine est différente. En revanche, la Belgique compte peu de grandes villes et se caractérise principalement par une construction intensive à la campagne. Nous construisons moins à la campagne et comptons davantage de villes avec une piazza vivante, de petites ruelles – et c’est ce que nous souhaitons également transposer à Hasselt. Nous construisons des logements sur le petit port et y ajoutons des bars, des restaurants et des magasins. Nous espérons ainsi créer un agréable havre de ‘lifestyle’.

 

 A+ Avez-vous choisi des matériaux spéciaux pour susciter cette ‘Italian touch’?

ANTONIO CITTERIO Non, nous souhaitions employer la brique, la pierre et le bois. J’aime les briques, les matériaux classiques ayant une ‘âme’ et susceptibles de se patiner. Je ne veux pas utiliser de matériaux qui, dans dix ans, commenceront à paraître décrépis. Je privilégie les matériaux ‘historiques’ dont l’aspect s’améliore au fil des années: du marbre, de la pierre, etc.

Ce projet doit également s’intégrer dans la ville, ce qui n’est possible que s’il peut vieillir dignement et ne pas paraître sale ou délabré après une dizaine d’années.

 

A+ Avez-vous eu carte blanche pour la conception de votre partie du projet?

ANTONIO CITTERIO Absolument, notre client était très conciliant. Mais je suis également un architecte pragmatique; je connais parfaitement ce qui fait (vendre) l’architecture. Je dois fournir un produit pour le marché, en proposant de bonnes solutions et des prix susceptibles d’être compressés.

 

© Gabriele Basilico

© Gabriele Basilico

 

A+ Vous ne travaillez pas seulement pour le marché, mais aussi pour les utilisateurs?

ANTONIO CITTERIO Si vous pensez à l’utilisateur, vous pensez aussi automatiquement au marché. Comment se fait-il que mes projets se vendent si bien? Les gens utilisent mes créations et en sont satisfaits. Pour y parvenir, je fais moi-même le test de l’utilisateur: si j’éprouve du plaisir à utiliser un objet, je sais qu’il en ira de même pour la majorité des gens.

 

A+ Je voulais justement vous demander si, lors de la conception, vous aviez une image de l’utilisateur idéal. Ou seriez-vous en définitive cet ‘homme idéal’?

ANTONIO CITTERIO Oui, c’est moi. Au fil de toutes ces années, je me suis construit pas mal de choses: un appartement à Milan, un bureau, une maison à la montagne et une à la mer. Je sais donc exactement ce que je veux. Pour moi, un balcon signifie un besoin d’espace, prendre mon petit déjeuner au soleil et le soir venu, voir le soleil disparaître à l’horizon. Qu’est-ce que la lumière du soleil? Que voyez-vous au travers d’une fenêtre ou depuis un balcon? En apportant une réponse astucieuse à ce type de questions simples, vous contribuez au bonheur des utilisateurs. Et si vous faites correctement votre travail pour ces derniers, vous vous créerez un marché.

Il en va de même d’une fenêtre: comment pourrons-nous la laver et la réparer au cours des dix prochaines années? Si je ne trouve aucune solution à ces questions, je ne prévois pas de fenêtre. Comment pourrons-nous entretenir un mur au cours des trois prochaines décennies? Je ne bâtirai un immeuble que s’il peut vieillir, que s’il peut créer ou pérenniser une situation historique, que s’il peut ‘marquer son empreinte’ dans la ville. Le processus de réflexion propre à une construction ne se conçoit pas uniquement en termes de création d’un objet, mais également en termes de façonnement d’une rue dans laquelle les gens éprouveront du plaisir à habiter et à déambuler.

De même, si je conçois une chaise ou un divan, je suis animé par des notions de confort et de simplicité – mais tout comme en architecture, l’objet d’apparence le plus simple est la plupart du temps aussi le plus complexe.

 

 

Abonnez-vous à notre newsletter