Edito A+274

publié le 29.10.2018 | texte Lisa De Visscher

Cover_NL

La place Skanderbeg, réalisée par 51N4E à Tirana, en Albanie, jouit d’une notoriété internationale pour sa qualité urbanistique et a été récompensée cette année à Barcelone par le CCCB qui lui a octroyé l’European Prize for Urban Public Space. XDGA a redessiné le littoral de la cité balnéaire de Vlora, toujours en Albanie, et a métamorphosé un espace périurbain effiloché en un espace public qui redéfinit la ville.

Les deux projets sont superbes, mais, à part la population albanaise locale et une poignée de touristes de l’architecture, ils n’ont réellement été vus par personne.

Ceci vaut par extension pour tout projet. En soi, un bâtiment ne bénéficie que d’une visibilité limitée. Il est enfoui en un lieu pas toujours accessible alors que ses photos parcourent le monde. La majorité des bâtiments qui se sont nichés dans notre mémoire collective et constituent l’épine dorsale de notre cadre de référence, nous ne les avons jamais visités. Nous n’en connaissons que les images, et parfois celles-ci sont un projet en soi.

Les bureaux d’architecture en sont très conscients et, aujourd’hui, à l’inverse d’il y a quinze ans, presque tous les bureaux travaillent avec des photographes professionnels qui fixent leur travail. Le rôle du photographe évolue en conséquence. Il ou elle est de plus en plus fréquemment un partenaire pour l’architecte, une caisse de résonance. Pas quelqu’un qui ne surgit que lorsque le projet a déjà été livré, mais un collaborateur direct impliqué dès le départ. Comme un faiseur d’images externe, un maquettiste ou un artiste.

« Dans une série de bureaux d’architecture et auprès de plusieurs graphistes, l’approche courante de l’architecture change de niveau de lecture, ce qui se traduit par un assouplissement de la frontière classique entre représentation et architecture, l’un influençant l’autre. » C’est ce qu’écrit Véronique Boone en guise de conclusion aux conversations qu’elle a menées avec noA, Studio SNCDA, Baukunst, Central et addvvt à propos de leurs collaborations respectives avec Benoît van Innis, Karel Martens, Bas Princen, ArtefactoryLab, Maxime Delvaux et Filip Dujardin.

Cela montre à quel point la représentation de l’architecture dépasse de loin la simple communication. La représentation relève de la technique de conception : tester, vérifier, faire des essais sur une réalité non encore établie. Le projet crée une image ; l’image alimente à son tour le projet. Cette pollinisation croisée suscite parfois des images qui existent par elles-mêmes et n’ont plus besoin que le bâtiment soit réalisé.

Heinrich Klotz, fondateur et premier directeur du Deutsches Architekturmuseum (dam), a bien compris cela lorsqu’il a légitimé l’achat d’une série de dessins l’architecture: « I am happy to make allowances for the fact that Rem Koolhaas, Peter Cook, and Ron Herron haven’t received any commissions recently, which means they’re not building. As such, the drawings themselves can be seen as their actual work ; they prepare them with the greatest care and present them like works of art. »

Les dessins d’architecture naissent souvent dans le cadre d’un concours de projets et sont considérés dans le contexte d’une concurrence avec d’autres. C’est ce qui confère à beaucoup d’images de concours une tension qui excède de loin l’ambition d’offrir une vision d’un projet. « En partie grâce à des formules de concours consciemment élaborées, l’image architecturale joue un rôle qui va largement au-delà de l’illustration classique : l’image est un projet architectural en soi. Combiné à l’écologie mouvante de l’image au sein des médias (sociaux), elle devient un instrument stratégique dans la construction identitaire d’un bureau. » C’est ce qu’écrit Véronique Patteeuw qui a étudié une série de dessins de projets, réalisés pour des concours organisés par le maître-architecte bruxellois. Les images d’architecture ne se contentent pas de donner forme à l’identité d’un bureau, elles sont parfois mises à contribution comme de véritables instruments de marketing dont le format et le style ont moins à voir avec le projet architectural en lui-même qu’avec la classe artistique dans laquelle le bureau souhaite évoluer.

Le climat architectural en Belgique est aujourd’hui riche et diversifié et cela s’exprime dans des images de grande qualité, récoltées avec ferveur à l’étranger. Ce matériau visuel a même reçu un nom : Belgitude1. En voici un pur échantillon.

A+274 Representation
20 € | commandez votre exemplaire ou abonnez-vous à partir de 49 € / an.

Jean-Philippe Hugron, « Trame et collage, à l’école belge », L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 425, juin 2018, pp. 53–57. Stéphanie Sonnette, « Rendus d’architecture : les nouvelles icônes épinglées », Criticat, n° 20, printemps 2018, pp. 2–17.

Abonnez-vous à notre newsletter