Publié le 29.11.2023 | Texte: Bart Tritsmans

En 2023, A+ fête ses 50 ans d’existence ! À cette occasion, nous proposons dans chaque numéro de replonger dans les riches archives de la revue en rééditant quelques anciens articles en lien avec la thématique abordée dans la nouvelle publication. Cette fois, nous nous sommes replongés dans les numéros A+6 (1974), A+17 (1975), A+32 (1976), A+54 (1978-1979), A+60 (1979), A+65 (1980), A+78 (1982) et A+261 (2016).

L’inclusion fait beaucoup parler d’elle dans la société actuelle. On assiste régulièrement à des débats sur le caractère politique de l’inclusion, et on aborde l’érosion du concept. Dans le secteur de l’architecture, une approche inclusive implique notamment davantage d’attention accordée à la diversité et l’intersectionnalité, une autre façon d’aborder les programmes sociaux complexes, et l’implication de différents acteurs dans le processus de conception et de construction. Cette approche confronte par ailleurs le secteur à l’inclusion de la profession, au rôle de l’architecte et à l’ouverture envers la société. En replongeant dans les archives, on constate qu’A+, dans la première décennie de son existence (1973-1982), mettait déjà explicitement ces thématiques à l’ordre du jour, et souvent en leur donnant une dimension politique.

Dans le monde de l’architecture contemporaine, l’inclusion se manifeste sous de nombreuses formes. Des initiatives féministes en lien avec des collectifs comme Matrix des années 1980 prônent des réformes radicales, le rôle de l’architecte est remis en question par de nouvelles pratiques et formes d’organisation, et l’ancrage local de programmes sociaux complexes est envisagé. Des projets tels que Caritas (DVVT), Huis Perrekens (Nu Architectuuratelier), Coda (Noa Architecten) et Parkfarm (Alive architecture) ont été développés du point de vue des utilisateurs et en collaboration avec eux, et cherchent à intégrer des programmes sociaux. Grâce à l’approche inclusive et au processus de conception alternatif, les projets portent un message politique implicite ou explicite.

L’inclusion en tant que déclaration politique

Dans A+261 (Re)politicize! (2016), Pieter T’Jonck soulignait qu’on parlait peu de la dimension politique de l’architecture. Wim Cuyvers, dans cette même édition, considérait que « l’architecture qui agit à partir de ou pour une alternative politique est vue comme politique, tandis que l’architecture qui agit pour le pouvoir – pour le centre communément admis par la majorité – est vue comme non politique ». La remise en question de la position de certains individus, groupes et services au sein de la société, la réévaluation du rôle des utilisateurs dans le processus de création et le réétalonnage de la fonction de l’architecte aboutissent inévitablement à une pratique activiste de la conception. Quand on regarde du côté de la première décennie d’A+, on voit que ces thèmes n’ont rien de neuf et qu’à l’époque, alors que le concept n’était pas encore popularisé, A+ adoptait déjà des prises de position fortes par rapport à l’inclusion.

Indignation face à la distanciation

A+ a vu le jour dans le sillage de la Révolution de 1968, pendant la crise pétrolière de 1973, au cœur de la seconde vague de féminisme, et dans une période que la ministre CVP de l’époque Rika De Backer-Van Ocken avait appelée « les vertes années septante » parce qu’à ses yeux, au-delà de la crise, elle était également porteuse d’espoir, de créativité et d’humanité. [1] Dans le secteur de l’architecture, l’ouverture (et la crise) se reflétait dans la société par des projets élaborés en collaboration avec les utilisateurs, par des collectifs soucieux de faire de l’architecture autrement, et par de nouvelles approches de missions sociétales complexes telles que des prisons, des centres d’accueil et des centres psychiatriques. Adoptant une attitude exprimant à la fois l’optimisme et l’indignation, les architectes se battaient contre la distanciation entre l’humain et son environnement. Les articles et dossiers sélectionnés sont résolument activistes et tiennent un plaidoyer en faveur d’une architecture plus inclusive. Jan Bruggemans qui, avec Danielle Neys, était rédacteur en chef d’A+, écrivait dans le numéro A+17 (1975) : « Nous entrons dans une époque où l’on est prêt à accepter l’individu et à le stimuler en tant que participant qualifié à ce processus d’évolution. » « Ce qui est nouveau en architecture, poursuivait-il, c’est qu’en ce moment précis des architectes, conscients de ce fossé entre eux-mêmes et l’homme, cherchent par tous les moyens à rétablir ce contact avec la vie (…) L’architecture consiste dans le fait de reconnaître les autres sur un plan d’égalité. » 

Sensibiliser et provoquer

L’humanité de l’architecture était une thématique centrale d’A+. Jean-Paul Laenen, qui avec bOb Van Reeth et Marcel Smets a fondé en 1972 le groupe de travail Krokus, exprime dans le numéro A+6 (1974) sa sainte horreur de l’architecture et de l’urbanisme qui se distancient de l’utilisateur et créent selon lui des « symboles d’ordre, de pouvoir et de prestige. (…) Des espaces astreignants où l’homme, se sentant entouré de tant d’interdits, devient amorphe ». Laenen cite notamment George Orwell et Aldo et Hannie Van Eyck, et se rallie à Giancarlo De Carlo qui voulait remplacer les échelles de valeurs traditionnelles par la participation. L’implication des habitants était également au cœur de la réflexion de Krokus : « Jeunes et vieux, blancs et noirs, banals et exceptionnels, plus et moins, grands et petits. » Laenen estime qu’il est du devoir d’un concepteur d’espace de provoquer et de sensibiliser.

A+32 (1976) consacrait un dossier au concours pour le quartier du Klein Begijnhof à Malines, introduit par une critique enflammée de Francis Strauven quant à la décision du jury de renvoyer à la dernière place le projet de Krokus, « le seul envoi qui était basé sur une compréhension réelle de la situation existante et sur un processus de développement à partir d’une participation active des habitants concernés ». Le dossier se clôturait pas une analyse intitulée « Vers un urbanisme non violent ? ». En tant qu’« observateur », Alfons Hoppenbrouwers a réalisé une analyse du concours de rénovation urbaine (qu’on qualifiait précédemment d’assainissement des chancres). Selon l’observateur, la Ville de Malines devait avoir un rôle d’exemple pour démontrer la possibilité de faire de l’urbanisme non violent, pouvant « rénover et entretenir un quartier défavorisé sans pour autant ouvrir les portes à la spéculation et sans impliquer l’exode des habitants vers (…) ».

Confinement

Dans la période 1978-1980, A+ met l’accent sur l’inclusion de différents groupes de la société, parmi lesquels les seniors, les personnes handicapées et les enfants. Dans l’édito du A+54 (1978-1979) consacré aux seniors, Sieg Vlaeminck commentait les défis d’une société vieillissante. La question posée par A+ consistait à savoir comment toutes les communes allaient pouvoir mettre en œuvre un plan structurel susceptible de fournir un habitat intégré pour les seniors, contrastant avec la construction de « majestueux silos à personnes âgées, voire de petits hameaux de seniors ». Dans son évaluation de quelques projets, Sieg Vlaeminck, s’appuyant sur les idées du sociologue Johan Vandenabeele, soulignait l’importance d’un environnement bâti qui déclenche et soutienne la fonction sociale des résidents. Il s’inscrit en faux contre un « projet propret ; trop d’Architecture, donc ! »… et de conclure que malgré les qualités des projets, « qu’on le veuille ou non, dans notre société, vieillir, c’est être confiné ». La conclusion qu’il convient de sortir les personnes âgées de leur isolement – et que cette problématique est toujours d’une actualité très brûlante dans notre société – constitue également le fil rouge du numéro consacré aux personnes handicapées.

L’architecte sans auréole

L’éditorial de Jean De Salle en aura initialement sans doute fait sursauter plus d’un : « Encore un numéro spécial d’une revue, qui concerne les handicapés ! Diverses réactions se font entendre : C’est assez ! À quoi cela sert-il ? » Le numéro thématique d’A+60 (1979) voulait confronter les décideurs et les architectes aux évidentes lacunes des infrastructures et du cadre légal. En outre, De Salle pointait du doigt la distance entre les concepteurs et les utilisateurs finaux. Il pose clairement la question : « Est-ce l’architecte “créateur” qui a tout prévu pour le bien-être des handicapés (…) ? En d’autres termes, ces projets sont-ils pensés pour les handicapés ou par les handicapés, ou bien se situent-ils dans des étapes intermédiaires. » La cité de l’Amitié, à Woluwe-Saint-Pierre, un quartier sans voiture offrant des logements sociaux et des habitations pour personnes atteintes d’un handicap moteur, y est abondamment commentée. Sur la base de discussions avec des habitants, Danielle Neys et Jacques Aron concluent que les concepteurs « sont parmi ceux qui ont su s’engager dans ces voies étroites par où l’aspiration à des relations humaines plus fraternelles se traduit peu à peu dans les faits ».

Comme mentionné dans les dossiers consacrés au troisième âge et aux personnes handicapées, les enfants souffrent aux aussi d’un « isolement spatial et social », estimait Marc Gossé dans A+65 (1980). Il plaide pour la création d’espaces qui ne soient pas spécifiquement conçus pour les enfants, pour qu’il subsiste un élément de tension, de crainte et de découverte. Il plaide en faveur d’une architecture vernaculaire, « qui ne doit rien aux architectes, ces policiers inventés par le libéralisme pour contrôler l’espace du quotidien ». « Celui qui se veut architecte doit réduire autant que possible son autorité de spécialiste en démythifiant d’abord le rôle de l’architecte par un dialogue aussi long que nécessaire avec le groupe d’enfants », concluait André Paulus dans le même numéro.

Construire, c’est exercer un pouvoir

Dans une analyse de l’architecture destinée à un centre psychiatrique, le jeune architecte et chercheur Edilbert Haentjens argumente dans A+78 (1982) que construire, c’est exercer un pouvoir, et qu’exercer ce pouvoir, que ce soit en tant qu’architecte ou en tant que maître d’ouvrage, doit être fait avec beaucoup de prudence. Les architectes doivent être conscients que lorsqu’ils s’occupent de la construction, ils font de la politique, « non pas la politique des partis, mais la politique dans le sens de “politeia”. Il s’agit de la “polis” dont nous nous occupons tous ». Lorsque Wim Cuyvers, dans A+261 (2016), met en garde sur le fait que « [l’architecture] a sans doute toujours été l’espace du pouvoir », et que Gideon Boie conclut dans le même numéro que « l’architecture a pour vocation de donner forme à la ville humaine, la “polis” où nous vivons », il est frappant de constater à quel point leurs propos font écho aux articles consacrés à l’architecture inclusive de la première décennie d’A+. Bien que ces articles aient vu le jour au sein de paradigmes sociétaux très différents, l’activisme des années 1970 transparaît dans le plaidoyer pour une architecture inclusive où le rôle de l’architecte est remis en question et où l’implication des divers utilisateurs est renforcée.

[1] Rika De Backer-Van Ocken, De groene jaren zeventig, De Nederlandse Boekhandel, Anvers, 1978.

À lire également

Inscrivez-vous à notre newsletter
  • Ce champ n’est utilisé qu’à des fins de validation et devrait rester inchangé.