Rail Time

publié le 08.04.2014 | texte tjm

247_Treinmetvertraging

Si ‘La Vie mode d’emploi’ de Georges
Perec (A+245) compile les descriptions d’habitants d’immeubles à appartements, Christophe Van Gerrewey adopte quant à lui un cap horizontal et chronologique. Un narrateur omniscient décortique en temps réel les considérations et observations de passagers de trains voyageant entre Ostende et Anvers. Il les met face à face, comme des miroirs qui se reflètent, ce qui conduit parfois à des échanges de perspectives amusants. Ces passagers ont beaucoup de choses en commun: ils sont en lutte avec eux-mêmes, sont hyperindividualistes, vaniteux, incertains, et tout collés qu’ils soient l’un à l’autre, ils ne pourraient pas être plus éloignés les uns des autres dans leur isolement – les ‘rencontres’, quand elles ont quand même lieu, sont fugitives, boiteuses, forcées, peu sincères. Tandis que le train avance péniblement, le narrateur nous invite à des descriptions méticuleuses du paysage flamand, cadré par les fenêtres: un bout de film peu séduisant et carrément absurde. Ce n’est pas un hasard si le roman se déroule dans un train: dans quel autre lieu une tranche de paysage pourrait-elle être se fondre sans heurt en une tranche de psyché humaine? Les gens dans les trains sont surtout des consommateurs qui confient docilement leur sort à la SNCB, cette énorme organisation anonyme dont le fonctionnement reste peu clair, même pour René le conducteur. Etre assis ‘sans rien faire’ pendant qu’un train avance (ou pas) relève de la confrontation pour beaucoup de personnages.

Dans l’image de l’humanité dessinée par Van Gerrewey, ce qui frappe, c’est le sentiment omniprésent (et identifiable) d’impuissance. Même si tout le monde n’a pas l’intention de s’y résigner. Nous faisons ainsi la connaissance de Kris qui a élevé au rang de quasi science l’accumulation de points Delhaize. Son ‘jeu créatif’ est devenu “une stratégie de survie” critique: il pense avoir trouvé un subterfuge pour que ce système de points génère une perte pour le supermarché. Pour lui, c’est “un modeste raccourci” qui lui permet “d’être de manière autonome un consommateur têtu, emprisonné comme tout le monde dans la société de consommation, mais déterminant quand même en partie les règles et lois, ce qui lui permet au moins de maintenir en vie l’illusion d’un droit à l’autodétermination.” Pourtant dans un train en retard, cette illusion s’évanouit rapidement, comme les litres de crème glacée qu’il a achetés – en même temps que d’autres produits qu’il n’aurait jamais achetés autrement.

Si un roman tel que celui-ci a dû offrir un dérivatif bienvenu à un homme d’architecture comme Van Gerrewey, son background n’est pourtant jamais bien loin. Dans ses descriptions méthodiques des espaces (l’analyse des toilettes d’un train peut occuper plusieurs pages) et des gens, le jargon architectural rôde toujours: une fille peut être ‘disproportionnée’, un T-shirt est une “cloison théâtrale” entre “les deux rideaux” d’une veste ouverte, les yeux regardent autour d’eux “à partir de leur environnement en partie recouvert par la visière d’une casquette”, etc. Ce langage imagé dés- humanise le personnage et le dépeint comme une construction linguistique, un engrenage dans une machinerie qui roule d’elle-même: “Quand on se tait, on n’aboutit pas dans cette toile où on n’a rien à faire, parce que les expressions viennent des autres, qu’elles nous sont imposées.” Le narrateur ne perd pas son calme. Il lui suffit que ses personnages et lui- même puissent faire partie “de quelque chose qui marche et fonctionne et à l’intérieur de quoi les gens respectent cette fonctionnalité d’une manière réservée, principalement en se laissant en paix les uns les autres.”

 

Trein met vertraging
Christophe Van Gerrewey
De Bezige Bij, Anvers, 2013
isbn 978-90-8542-506-9
www.debezigebijantwerpen.be

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