Imagine Europe: démystification et réalisme

publié le 10.05.2016 | texte Bart Decroos
AWB © Bas Bogaerts

AWB © Bas Bogaerts

Un énième espace de bureau générique. Revêtement de sol en vinyl, spots intégrés à un plafond trop bas, un meuble de bureau tout simple et une bibliothèque à moitié remplie. Cette pièce sobre est obscurcie par de larges lamelles en fer, suspendues devant la fenêtre, en guise de protection contre le soleil,  avec à l’arrière-plan une vue modeste sur le bâtiment Juste Lipse, situé en face du siège du Conseil de l’Europe. L’inscription sur la porte constitue l’unique indication quant à l’importance de cet espace ou du moins, d’un espace qui y ressemble fortement. Le cinquante-septième bureau du treizième étage du bâtiment Berlaymont : BERL 13/057. Jean-Claude Juncker. President of the European Commission. 

AMO, le moteur de réflexion d’OMA, a construit sous le titre BERL 13/057 une réplique du bureau de Juncker au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. L’installation fait partie de Imagine Europe : In Search of New Narratives, une coproduction de Bozar et de la Commission européenne. L’exposition est conçue comme un assemblage de laboratoires, imaginés par des artistes, architectes et écrivains, en quête  de nouveaux récits pour l’Europe. Que la réplique du bureau de Juncker, un des principaux décideurs au niveau européen, soit reprise dans une exposition axée sur l’avenir de l’Europe, implique naturellement un lien entre l’architecture de cet espace et l’évolution future du projet européen.

En 1929, l’écrivain Georges Bataille écrivait déjà à propos de cette relation entre l’architecture et le pouvoir que « l’essence idéale de la société, l’instance qui ordonne et interdit avec autorité, s’exprime en des compositions architecturales au sens strict. » Cette fonction représentative de l’architecture ne se résume pas à donner une expression à une instance autorisée, elle permet également l’exécution effective de son pouvoir : «  Il est dès lors extrêmement clair que les monuments incitent la communauté à l’obéissance et lui insufflent même souvent une crainte réelle. »

Dans cette perspective, il est frappant de constater qu’une construction politique complexe comme l’Union européenne recourt essentiellement à une architecture générique et anonyme, sans fonction représentative. L’histoire mondiale regorge d’innombrables exemples de dirigeants, qui se souciaient fanatiquement de la stature architecturale de leur État. L’architecture des institutions européennes, quant à elle, est issue d’un processus bureaucratique, sans intervention des instances dirigeantes.

Les édifices inexpressifs qui en résultent, le plus souvent, contribuent ainsi à la mystification d’un des concepts centraux du discours de l’Union européenne. Le concept « Bruxelles » joue le rôle d’une entité abstraite et impersonnelle, au lieu de renvoyer à un lieu concret et identifiable. C’est ainsi que la politique de l’Union européenne envers ses habitants peut être présentée comme des mesures « de Bruxelles », ce qui permet aux politiciens européens eux-mêmes de s’en distancier. Cette injustice, qui fait de Bruxelles une force étrangère et externe, empêche toute identification avec l’histoire européenne et l’élaboration de nouvelles narrations.

L’installation BERL 13/057  sublime cette opposition entre le rôle représentatif de l’architecture, d’une part, et l’absence de ce rôle dans l’architecture des institutions européennes, de l’autre. C’est une tentative de démystification et de réalisme, comme Rem Koolhaas l’a formulé lors du débat d’ouverture de l’exposition. L’installation veut rendre tangible l’espace du « Bruxelles » abstrait, dans toute sa simplicité et sa banalité, mais néanmoins concret et reconnaissable. S’ouvre ainsi la possibilité de donner quand même à cette architecture générique, l’opportunité d’une fonction représentative, toute modeste qu’elle soit.

 

Expo – Imagine Europe, in search of new narratives
jusqu’au 29 mai 2016
Bozar, Bruxelles
www.bozar.be

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