Esthétique environnementale

publié le 20.03.2018 | texte Nadia Casabella

ciiiiiiiva_1802_expo_hres-8

L’exposition CIVA Operational aesthetics (02.02-15.04.18) éveille à de nouvelles idées sur la nature dans la ville. Quel rôle la rénovation urbaine et les contrats de quartier peuvent-ils plus concrètement y jouer ?

À Bruxelles, les contrats de quartier sont des programmes de « revitalisation » des quartiers défavorisés, à l’initiative de la Région et en collaboration avec les communes. Ils comptent parmi les rares instruments de planification dont tout le monde est fier, et probablement à juste titre. Chaque nouveau contrat démarre avec un budget de 15 millions d’euros à investir dans un quartier spécifique sur une période de quatre ans. L’objectif est de créer de l’habitat abordable et des infrastructures, d’améliorer l’espace public, d’investir dans la création d’emploi (indirectement par le biais de formations ou directement en soutenant la création de nouvelles entreprises et de commerces). De 1994 à 2015, 78 contrats de quartier ont été lancés dans la Région de Bruxelles-Capitale. Conçus comme un avantage pour tous, ils ne sont parfois pas à la hauteur des attentes des habitants étant donné le nombre relativement modeste d’unités d’habitation réalisées au final, les améliorations de l’espace public étant en outre davantage considérées comme une stratégie des pouvoirs communaux pour attirer sur leur territoire des revenus plus élevés, ce qui contribue involontairement à la gentrification. En tant qu’instruments, ces contrats ont cependant largement démontré leur potentiel de transformation sur une courte période, ce qui constitue une qualité indéniable dans la complexité du contexte institutionnel de Bruxelles. 

L’exposition au CIVA, dont les commissaires sont Mathieu Berger et le CIVA lui-même, peut être considérée comme une confirmation de l’efficacité de ce type d’outil de rénovation urbaine. Grâce à la magnifique présentation de maquettes de quelques-uns des projets les plus réussis, la qualité architecturale se voit et se sent. Dans le même espace central, autour de ces maquettes, quatorze « situations significatives » retracent sur les murs l’historique des contrats de quartier. De l’espace central, on accède à quatre salles distinctes présentant la longue histoire des villes – une partie plutôt iconique créée par Philippe Potié. Les « situations » et les salles historiques n’ont pas de lien thématique entre elles. En fait, ce n’est qu’en découvrant l’exposition sur place qu’on peut trouver des intersections inspirantes entre ces deux approches. J’aimerais ici simplement rappeler une de ces fertilisations croisées qui se produisent parfois quand on visite l’exposition, et qui concerne notre manière de conceptualiser aujourd’hui l’« urbain » en relation ou en opposition à la « nature ».

 

Pour en revenir aux « situations », l’une d’elles traite de l’introduction en 2010 des contrats de quartier durables par l’écologiste Evelyne Huytebroeck, à l’époque ministre bruxelloise de l’Environnement, de l’Énergie et de la Rénovation urbaine (2009-2014). Les nouveaux contrats permettaient de préserver et d’améliorer l’environnement au cœur des actions de rénovation urbaine, avec un renforcement de la participation citoyenne [1]. Alors que les commissaires interprètent ces nouveaux contrats comme une capricieuse trêve de la ministre visant à revendiquer la paternité de l’outil, un panneau plus loin, KARBON’, bureau qui a élaboré des contrats de quartier (par ex. Masui à Bruxelles ou l’Abbaye de Forest), remet ouvertement cette position en question. En fait, ce qu’ils expliquent, c’est que la « durabilité » inscrite dans les nouveaux contrats de quartier a contribué à renforcer leur sensibilité face aux problèmes soulevés par Evelyne Huytebroeck ; elle a par ailleurs permis d’introduire de nouvelles méthodes pour générer du savoir et des outils afin d’intervenir sur la ville existante, « en cherchant à améliorer l’environnement naturel, et en particulier l’hydrographie, et à le considérer comme une composante nécessaire du projet urbain ». Dans le cas concret des contrats rédigés par KARBON’, l’ancien lit de la Senne a été transformé en parc linéaire à Masui, et les problèmes d’inondation qui touchaient régulièrement le bas de Forest ont été résolus en intégrant l’eau de pluie dans la conception de l’espace public.

Et peu importe si cela se passe dans une compréhension (post-)industrielle de nos villes. Dans cette perspective, il est relativement aisé de taxer ces projets de gentrification verte. Quel sens y a-t-il à créer des villes plus vertes si je perds mon emploi ? Quel est l’intérêt d’enrayer les inondations si je n’arrive pas à payer mon loyer ? Comme Hillary Angelo [2] l’écrivait récemment,  l’économie politique visant à rendre les villes plus vertes a un effet pervers : la population (post-)industrielle inactive accepte cette situation de chômage sous prétexte que l’air qu’on respire est plus propre.

L’heure est toutefois venue de reconceptualiser l’urbain au-delà de la logique (post-)industrielle et anthropocentrique qui domine la rénovation des villes existantes. Le « temps » de la ville n’a pas toujours été celui des « hommes », le temps profane des activités humaines, comme le montre de manière très éloquente la partie conçue par Philippe Potié. Peut-être le moment est-il venu d’agir différemment et de considérer l’écologie autrement que comme une solution de compensation d’une qualité de vie médiocre, ou encore la remise à ciel ouvert d’une rivière comme une astuce immobilière visant à augmenter la valeur des terrains ? Les villes créent une série de dépendances et d’interconnexions fortes qui requièrent des dispositions collectives. Ce collectif doit être « plus qu’humain » et doit inclure les cours d’eau et l’air comme des acteurs urbains à part entière plutôt que pour ce qu’ils nous apportent.

D’où ce plaidoyer pour un contrat de quartier durable v.2 où ensemble, la nature, l’humain et l’environnement influencé par l’humain tissent de nouvelles alliances dans lesquelles, par exemple, le droit de la Senne à être là, dans notre espace public, ne sera plus débattu en fonction de son impact sur nous mais plutôt sous l’angle des populations de poissons qui fraient dans ces eaux, ou du risque de liaisons dangereuses entre le cours d’eau et plusieurs siècles de pollution des sols se trouvant au-dessus des passages souterrains où elle s’écoule.

Prêt à relever le défi ?

[1] http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.quartiers.irisnet.be%2Ffr%2Fmode-d-emploi%2Fhistorique-et-evolution

[2] Hillary Angelo, Professeur assistant en Sociologie à la University of California – Santa Cruz, http://www.hillaryangelo.com/ 

Abonnez-vous à notre newsletter