Musée de la Caserne Dossin

awg architecten
publié le 17.12.2012 | texte Bart Verschaffel non résidentiel
© Stijn Bollaert
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Le gouvernement flamand a décidé de transformer les abords de la caserne Dossin en musée mémorial et en centre de documentation sur l’holocauste et les droits de l’homme. Depuis longtemps, cette caserne malinoise au passé chargé est traitée comme une abstraction historique. Le marché public pour ce projet montre à quel point, s’agissant d’architecture, il est difficile de rester neutre dans ce contexte.

La citation la plus célèbre sur l’art après l’holocauste est attribuée à Theodor Adorno: “Ecrire un poème après Auschwitz est barbare.” Il n’existe hélas pas de citation aussi percutante à propos de l’architecture. Et pourtant, n’est-elle pas la plus scandaleuse de toutes les activités humaines? L’architecture n’est-elle pas l’instrument le plus inconscient et le plus efficace de n’importe quel crime? Son rôle dans la ‘solution finale’ ne peut être sous-estimé: depuis la construction des camps de concentration, l’architecture a définitivement perdu son innocence. Si après 1945, la littérature n’est plus à même de faire face à une douleur indicible – et si la poésie même devient un acte de barbarie – n’est-ce pas encore plus vrai pour l’architecture?
Dans son récent ouvrage ‘Violence: Six Sideways Reflections’, Slavoj Zizek apporte des éléments de réponse à ces questions. Il écrit: “La célèbre citation d’Adorno doit être rectifiée. La prose réaliste échoue là où la poésie parvient à évoquer l’atmosphère insupportable d’un camp. Lorsque Adorno déclare que la poésie est impossible après Auschwitz, il s’agit donc d’une impossibilité qui ouvre des possibles: par définition, la poésie va toujours ‘au-delà ’ de ce que l’on ne peut aborder en direct et auquel on ne peut que faire allusion.” La même affirmation peut donc être transposée à l’architecture. Par sa relative insignifiance et ses côtés jamais simplement anecdotiques, l’architecture parvient à mettre en lumière une réalité sans fard et, en imposant précisément une présence littérale, empêchant toute récupération.
Ce genre de matérialité est omniprésente dans la situation existante, tout autour de la caserne Dossin à Malines. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des Juifs et des Tziganes ont été rassemblés dans cette caserne pour être acheminés en train jusqu’aux camps de concentration. Après la guerre, elle a servi d’école d’entraînement militaire. En 1977, le complexe est vendu à la ville de Malines, qui transforme les bâtiments en monuments protégés, puis demande à son architecte d’en faire des appartements de luxe.
Les extrêmes auxquels peut aboutir un marché public lancé pour la conception d’un mémorial à cet endroit se sont exprimés dans deux projets finalement sélectionnés et mis en concurrence pour un second tour. Le contraste entre ces deux projets peut être décrit de manière rudimentaire et choquante: le groupe autour de Aires Mateus propose d’enfouir totalement le mémorial dans le sol; AWG et Bob Van Reeth, quant à eux, ont conçu une petite tour massive. La subtilité et l’élégance de l’invisible d’un côté; la lourdeur et l’écrasement d’un élément massivement présent de l’autre – voilà les deux pôles extrêmes de ce concours.
Si les trois autres projets ne touchent pas aux mêmes extrêmes, ils sont relativement caractéristiques de ce qui est en jeu. Le projet du groupe Henk De Smet Paul Vermeulen Architecten (HDSPV) transforme l’ancienne maison d’arrêt en ‘maison du spectateur’. Dans l’aile avant de la caserne Dossin, les archives sont conservées dans ce qu’il qualifie de “monument timide” qui n’est visible que “furtivement par les fenêtres”. Le lien visuel créé entre l’ancien bâtiment et le mémorial lui-même se retrouve également sous terre, sous la forme d’une crypte. L’organisation des plans entoure le projet du même mystère sinueux. Côté caserne, le projet de façade de HDSPV est d’une banalité surprenante, tandis que côté maison d’arrêt, elle est d’une indicible illisibilité qui trouve son paroxysme dans la façade côté jardin du musée d’un mystère impénétrable.
Le projet de HDSPV n’évacue en tout cas pas la problématique de la caserne Dossin; l’équipe de MAP Arquitectos semble, elle, se réfugier derrière la prétendue neutralité de l’architecte. En préambule, ils précisent que leur tâche consiste à “créer une multiplicité de possibilités muséographiques assurant la flexibilité et la durabilité”. Ce point de vue soulève de nombreuses objections. Le marché stipule explicitement qu’il s’agit d’un mémorial. Dans ce contexte, peut-on dès lors tout bonnement s’abriter derrière la notion de flexibilité de l’architecture? On est en droit de s’interroger. Ce projet implante le musée contre la caserne: la moitié inférieure est une copie de l’aile latérale existante, surmontée d’un pentaèdre redoutablement incliné. La plaine, recouverte, devient piétonne. Le mémorial, quant à lui, se trouve en surface, avec une plate-forme et un ‘pont du recueillement’ d’où les visiteurs doivent obligatoirement regarder en direction d’Auschwitz… comme si la charge émotive et historique des environs ne suffisait pas.
L’équipe de Claus en Kaan Architecten a œuvré avec plus de circonspection. Leur projet relie également la maison d’arrêt à la caserne par des salles souterraines, sous une place interdite à la circulation. L’accent a été mis sur l’accessibilité des ‘données’, à savoir les archives nazies contenant la biographie des déportés. Deux volumes allongés jouxtent la maison d’arrêt: l’un vertical, forme la façade côté place et abrite les dossiers ‘Belgian Case’; l’autre, horizontal, accueille le musée dans sa partie supérieure. Ici, l’architecte se révèle bon historien en proposant de recueillir des informations pour les présenter dans le cadre du musée à ceux de ses semblables qui voudront en prendre le temps.
Y a-t-il un sens à cacher sous terre des pans entiers d’un mémorial de l’holocauste, comme le proposent De Smet Vermeulen, Claus en Kaan et MAP? La réponse, si elle semble parfois trop simple et automatique, est dans ce cas appropriée: ‘Ce que l’on enfouit sous terre est mis hors de la vue’, parce qu’on en a honte et que l’on ignore ce qu’il faut en faire. La liaison souterraine entre la maison d’arrêt et la caserne, en restant littéralement ‘invisible’, est donc un lien symbolique ne créant pas de véritable confrontation. Le projet de l’équipe d’Aires Mateus est exemplaire vis-à -vis de ce genre d’analyse: l’image d’ouverture présente une place entièrement blanchie. Toutes les salles d’exposition sont enfouies sous terre, où elles se succèdent selon des axes quasi-classiques. La lumière du jour tombe en petits cercles sur le sol par de petits trous opérés dans le plafond. Quoi que cela puisse être, ce qui se passe ‘en dessous’ est d’un esthétisme profondément dérangeant pour le piéton et les voitures qui circulent au-dessus du musée.
Le projet de Bob Van Reeth et AWG architecten aborde quatre aspects que les autres bureaux ont passé sous silence voire ont considéré comme tabous: la maison d’arrêt est démolie dans sa quasi-totalité; la caserne Dossin reste pratiquement intacte; le projet déborde de références explicites à l’holocauste et au peuple juif; et la place n’est pas couverte pour créer une liaison souterraine. Et pourtant, ce projet est le seul à créer un lien incontournable entre la maison d’arrêt et la caserne, à partir d’une sorte de chemin de ronde au quatrième étage de la tour. Telles des couches empilées dans un gros œuvre brut, les trois premiers étages, réservés aux expositions, sont clos et bénéficient d’un éclairage artificiel. Au quatrième étage s’ouvre un panorama sur la ville, avec vue plongeante sur la cour intérieure de la caserne Dossin qui apparaît comme le vestige d’une falsification historique ou, à tout le moins, d’une inconscience malveillante.
Ce projet n’apporte ni réconciliation, ni consolation, ni soulagement: il se borne à jeter des regards incompréhensifs et impuissants. Au-delà de la souffrance des déportés, il inscrit dans une perspective historique la représentation de cette souffrance et notre propre rapport à l’holocauste – comme le descriptif du projet le précise: “Ne pas étouffer ni effacer les souvenirs, et ne pas corriger ce qui s’est passé à l’époque et ce qui se passe maintenant.” L’insistance explicite qui s’impose au domaine public dans cette partie de Malines – et qui fait largement défaut dans d’autres projets – est à ce titre éminemment justifiée. Le projet d’AWG et Bob Van Reeth ne raconte pas d’histoire mais pose une question importante, vaste et profonde. L’holocauste reste ‘présent’ et devient l’affaire de chacun.

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awg architecten
Malines | 2012
A+222
pages 80-85

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