cloître

Philippe Vander Maren
publié le 17.12.2012 | texte Pierre Chabard logement collectif
© Serge Anton

Sur les hauteurs de Namur, le réaménagement du couvent des Pères de l’Ordre de Saint Augustin s’inscrit entre frugalité de moyens et recherche de vérité. Face à l’évolution des besoins de la communauté dans un contexte de crise vocationnelle, l’architecte a su se mettre à l’écoute des différents rythmes qu’impose la vie monastique.

“Comment vivre ensemble.” Ainsi titrait Roland Barthes son premier séminaire au Collège de France en hiver 1977, qui portait en grande partie sur la vie monastique, de la cime du Mont Athos aux très urbains béguinages flamands. Il analysait dans ces différents ordres l’articulation (notamment architecturale) entre rythmes collectifs et individuels, vie pratique et vie contemplative, ouverture et réclusion, émancipation du sujet et aliénation à un groupe. Nous retrouvons implicitement ces mêmes problématiques tramées dans la commande que les Pères de l’ordre de Saint Augustin ont adressée à l’architecte Philippe Vander Maren en 2009.
Techniquement, il s’agissait de réaménager le bâtiment d’habitation de leur communauté de Bouge, sur les hauteurs de Namur. Très ouvert sur l’extérieur, le couvent est composé de trois corps de bâtiments hétérogènes, disposés en U: une ancienne demeure aristocratique de style néo-classique, datant du XIXe siècle, un corps de bâtiment en retour, plus bas et sans doute postérieur, et enfin, tenant le troisième côté de la cour, une chapelle en brique construite en 1935, au moment où l’Ordre s’installe sur ce site. C’est le premier des trois qui sert d’habitation. Il a été adapté à cette fonction au gré du temps et d’aménagements conjoncturels: subdivision des grandes pièces (et de leurs grandes croisées) pour en faire des chambres individuelles desservies par d’étroits et sombres couloirs; installation de quelques rares sanitaires communs aux étages et d’une cuisine collective au rez-de-chaussée; cloisonnement de l’escalier.
Mais ces aménagements sont aujourd’hui inadaptés. Comme d’autres, l’Ordre fait face à une crise des vocations, c’est-à -dire non seulement à une chute des effectifs mais aussi à une évolution des besoins en termes de confort et d’intimité; écho retardé des transformations sociales séculières dans le monde monastique. En ces temps spirituellement incertains, l’amélioration de la valeur immobilière du couvent n’est pas non plus absente de la commande.

Souffle
C’est presque à rebours que le projet est conçu. L’architecte hérite en effet d’un espace composite, tissé d’une suite diachronique d’interventions superposées que nul projet n’a jamais coordonné, et entre lesquelles il doit rétrospectivement instaurer une cohérence, dont il doit extraire une architecture ici et maintenant. Contraint par le budget à une frugale économie de moyens, l’architecte agit sur l’essentiel, opère les ajustements, ajouts et amputations strictement nécessaires pour réconcilier les deux extrémités de cette histoire, les nouveaux usages monastiques et l’architecture aristocratique primitive: remettre au jour la logique latente de celle-ci; déplacer de quelques décimètres l’entrée de la vieille bâtisse; rétablir ainsi son axe de symétrie transversal, non par nostalgie pour un ordre perdu mais pour que la vue et la lumière la traverse à nouveau de part en part; restaurer les enfilades de pièces, libérer leurs perspectives jusqu’aux confins du paysage; sacrifier, au premier étage, la plus petite chambre pour créer de nouvelles salles de bain mais aussi dégager le traversant; passer, au deuxième étage, de douze petites cellules à quatre chambres spacieuses équipées de salles de bain (logées dans l’épaisseur de l’ancien couloir) et une vaste cuisine collective; supprimer les combles pour donner plus de volume à ces pièces; reconstruire complètement le noyau distributif en y intégrant un ascenseur; couler un nouvel (et sculptural) escalier en béton brut, ouvert et lumineux, pour rendre à la fois plus fluides et plus solennels les déplacements quotidiens. Ces interventions précises et mesurées rendent l’édifice à lui-même, comme si, sauvé d’une sorte d’asphyxie spatiale, il respirait à nouveau, comme si, longtemps muet, il retrouvait la parole.

Matière
Pour réaliser ces divers ajouts, l’architecte emploie et décline trois ingrédients principaux. Il s’agit d’abord de panneaux standard de contreplaqué en bois de sapin de Pologne dans lesquels sont taillés à la fois les portes des nouvelles penderies ou meubles de cuisine, le sol, les parois et les portes des salles de bain et les volets intérieurs qui équipent les anciennes fenêtres. Raboté et poncé, le matériau est laissé nu, protégé par un simple traitement industriel contre les moisissures qui le blanchit légèrement et adoucit le contraste de ses veines. Le béton constitue un autre ingrédient, utilisé pour l’ensemble de la nouvelle cage d’escalier, les murs et les planchers des paliers. Il est banché sur place avec le même multiplex de sapin. Laissé brut, donc affirmant sa matérialité propre, son grain voire ses imperfections, il laisse cependant lire à sa surface l’empreinte rectangulaires des panneaux de bois et le singulier motif de leur veinage qui circule ainsi, sans emphase, du second au gros œuvre. Enfin, la mise en lumière a été confiée à Henriette Michaux qui a conçu un modèle de luminaire, composé de deux longues cornières en métal laquées blanches, fixées dos à dos, chacune recevant un tube de néon. Suspendus au plafond ou fixés au mur, verticalement ou horizontalement, en un ou deux exemplaires, ils découpent des traits de lumière douce dans l’espace intérieur, soulignant ou recroisant ses lignes principales.
Philippe Vander Maren puise ici aux sources du minimalisme, non pas cette esthétique froide et faussement ascétique des tendances les plus conformistes du design actuel, mais l’art rugueux et subversif d’un Robert Morris ou d’un Carl André, qui interrogeait la matérialité du monde. Son béton brut est émouvant, ses volets de bois touchent car ils ne procèdent pas d’une épure abstraite mais ils expriment ce qu’ils sont concrètement. Ils ne parlent pas d’autre chose que d’eux-mêmes, des éléments naturels dont ils sont issus, de l’alchimie de leur transformation, de l’acte de leur mise en œuvre. Son architecture ne les assujettis pas mais sait les écouter.
La quête de Philippe Vander Maren de l’essence de chaque matériau, de chaque meuble, de chaque édifice, resterait chimérique si elle ne lui permettait de trouver leur mode d’existence le plus juste, celui où, même provisoirement, pourra pleinement s’épanouir leur vérité. Empruntant justement la formule à Saint Augustin, Mies van der Rohe aimait à répéter: “La Beauté est la splendeur de la vérité.” La manière abrupte et intransigeante avec laquelle Vander Maren affronte, dans son quotidien d’architecte, ces vertigineuses catégories le situe dans un territoire fragile et isolé mais confère à son architecture une rare puissance poétique.

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Philippe Vander Maren
Bouge | 2012
A+239
pages 48-49

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