Pierre Hebbelinck - Méthodologie du sensible

publié le 15.11.2010 | texte Audrey Contesse

A la suite d’une visite de différents projets en compagnie des associés, Pierre Hebbelinck et Pierre de Wit, et du commissaire de l’exposition ‘Méthodologie du sensible’ (montrée dans le cadre de la programmation A+/Bozar architecture en 2010), Cédric Libert, A+ prolonge cette mise à nu des rouages du projet et de l’Atelier.

Pierre Hebbelinck, Cédric Libert et Pierre de Wit, le Manège.Mons |  © Stefan Devoldere

Pierre Hebbelinck, Cédric Libert et Pierre de Wit, le Manège.Mons | © Stefan Devoldere

A+ Vous collaborez depuis quatorze années: comment se déroule votre travail en commun au sein de l’Atelier, Pierre Hebbelinck et Pierre de Wit?
pierre hebbelinck Dans certains aspects de notre travail en commun, il y a des points de convergence qui sont très intuitifs et rapides, mais il y a aussi des aspects de notre relation que nous avons fabriqués. Je suis parfois troublé d’entendre la piste qu’a prise Pierre, et réciproquement. Nous échangeons sur des procédés qui font apparaître la forme. Choisir de prendre une voie ou l’autre n’est pas du tout pareil. Par rapport à cela, la capacité de Pierre à structurer la matière et à anticiper les mouvements constructifs est très puissante dans l’élaboration du projet. Nous ne sommes jamais en confrontation, mais en désaccord, en différé, en différencier, ça oui. C’est une manière de ne pas s’enfermer mais de requestionner.
pierre de wit Ne pas regarder de la même manière représente un des intérêts émotionnels majeur de la relation qui évite de tomber dans la redondance.
pierre hebbelinck Nous avons des traits communs et des traits distincts, notamment au niveau de la culture. Contrairement à Pierre, je suis toujours en train de bouquiner, de me balader, de voir des architectures et d’écrire à leur propos. Et tout ça me libère, en fait. Je vais également chercher ailleurs les logiques de conception car c’est dans les autres disciplines artistiques que s’exprime la notion de doute. Très peu d’architectes l’expriment, or le doute est fondamental si l’on ne veut pas faire du développement stylistique. Le trait commun est de ne jamais parler de quelque chose que l’on n’a pas vu. Nous avons besoin de cette réalité physique pour ancrer des réflexions intellectuelles.
pierre de wit Je lis comme je grignote: je prends ce que j’ai sous la main et je lis tout. Je fuis tout ce qui est référencé. La boulimie de Pierre nourrit chaque projet et leur procure un discours. Mon fonctionnement est davantage d’être économe en mots, de synthétiser en un mot mes intuitions, mes raisonnements.
pierre hebbelinck A deux, nous essayons de développer une grande rigueur à la fois dans nos objectifs et dans nos moyens ainsi que dans les résultats que nous souhaitons atteindre, tout en prenant un très grand plaisir. Et ce plaisir crée des brèches dans ce qui ne serait que rigoureux. En cela, le projet Dejardin-Hendricé, par son aspect extérieur, peut représenter une pointe extrême de cette rigueur, alors que l’intérieur déploie la poésie de l’organisation spatiale.
Pour cette exposition, vous avez fait le choix à trois de
“montrer les mécanismes alimentant la réflexion archi­tec­-
turale plutôt que la seule représentation d’une architecture aboutie”. Qu’est-ce qui a guidé ce choix?
pierre de wit Adopter cette vision était une manière d’éviter la monographie que l’Atelier ne souhaitait pas. Méthodologie du sensible se présente comme un instantané.
pierre hebbelinck Cédric Libert est effectivement parti de la matière qui se trouvait sur les tables de l’Atelier à un moment donné, sans retour en arrière. Un arrêt sur image en quelque sorte. Qu’il se soit attaché à des processus nous a mis tout à fait à l’aise.
cédric libert Je n’étais absolument pas intéressé par la réalisation d’une démonstration complète de projets. Il y a eu deux temps dans la découverte de la matière créée par l’Atelier. Le premier était une journée passée dans l’Atelier à aller de table en table pour découvrir les projets expliqués par les responsables de projet. J’avais été assez impressionné par la découverte des projets Droog et Shaap. Le second s’est déroulé autour d’un café, quand Pierre Hebbelinck m’a expliqué que, durant la vie de l’Atelier, l’activité s’était arrêtée deux ou trois fois, et que la première fois lui avait servi à voyager. Il est alors allé chercher une farde. Celle de ses voyages de 1991. Tous ses voyages étaient compilés, organisés, numérotés,… dans une farde épaisse. Bien évidemment, chacun des projets pris à part a plus ou moins de pertinence, mais c’est le propos qui les traverse qui revêt le plus d’intérêt. La richesse de l’Atelier se trouve dans les procédures récurrentes.

Au centre de l'exposition 'Méthodologie du sensible' se trouvait l'ouvrage 'Méthodes', édité par Fourre-Tout

Au centre de l’exposition ‘Méthodologie du sensible’ se trouvait l’ouvrage ‘Méthodes’, édité par Fourre-Tout

Le cœur de l’exposition est un ouvrage: Méthodes. Pourquoi la forme d’un livre? Est-ce le meilleur moyen de compiler?
cédric libert Mon premier croquis de scénographie de l’exposition était des grandes tables sur lesquelles étaient rassemblés thématiquement des objets: les croquis, les bleus, les carnets de voyage, etc. Ensuite est venue l’idée de condenser ce dispositif spatial dans autre chose. La référence de l’Atlas de l’artiste Gerhard Richter m’est alors venue. L’atlas est une manière de créer un répertoire le plus exhaustif possible et dans la limite des dimensions d’un livre. Une manière d’ouvrir le champ plus largement. La réalisation parallèle du livre et de l’exposition a permis de secouer, d’interroger la matière. Quand la graphiste, Manuela Dechamps Otamendi, arrivait avec des propositions graphiques pour organiser la matière, ces propositions renvoyaient au fond et le questionnaient à nouveau. Après, pourquoi un livre plutôt qu’un film… je n’ai pas de réponse rationnelle. Une affinité avec ce médium certainement.
Cet ouvrage compte vingt-sept chapitres touchant de la même façon à l’organisation rationnelle du bureau qu’aux recherches intimes menées par Pierre Hebbelinck. Comment se sont déroulés la collecte et le choix de l’organisation?
cédric libert J’ai procédé à une mise en abîme pour collecter et répertorier la matière: découvrir des fardes et les passer en revue des nuits entières. Certaines matières étaient moins évidentes que d’autres mais prenaient sens dans cette structure plus large de l’atlas. Le choix s’est opéré par rapport à la force du document en tant que tel. Un bâtiment peut donc être plus représenté qu’un autre. Un seul bâtiment cependant se retrouve de manière implicite à peu près dans chaque chapitre, c’est Krantz-Fontaine. La petite histoire du projet se retrouve à travers la lecture de ces chapitres. Il n’y a cependant pas l’idée de la narration par projet, ni de la démonstration. Au final, le livre est un grand jeu de piste: chacun des chapitres contient ses clés de lecture du travail de l’Atelier qui se répondent, se complètent.

Un des 'Périmètres du corps', illustration tirée de l'ouvrage 'Méthodes'

Un des ‘Périmètres du corps’, illustration tirée de l’ouvrage ‘Méthodes’

Un des chapitres de Méthodes rassemble un travail photographique intimiste de Pierre Hebbelinck sur les Périmètres du corps de ses enfants. Le périmètre exprime la continuité que l’on retrouve dans l’enchaînement des espaces des projets de l’Atelier. La notion de pli semble récurrente dans les projets: pour définir un espace par rapport à un autre, le sol, le plafond ou une paroi se plie. C’est aussi un morceau de papier plié qui vous permet de trouver une forme ou une logique de construction.
pierre hebbelinck Il y a effectivement quelque chose qui est lié aux outils que nous utilisons. Les projets démarrent sur un grand calque où apparaissent très vite un estimatif de surfaces, financier, des réflexions assez larges sur le territoire et des tracés d’organigrammes. Ces organigrammes font apparaître des modes d’organisation spatiale potentiels et des formes capables de les contenir. Intuitivement, certaines sont plus porteuses de convictions et sont alors vérifiées avec Pierre, puis avec les Lecteurs [des référents qui gravitent autour de l’Atelier – ndlr]. En parallèle, je les vérifie dans l’atelier de modélisme avec des bouts de carton que j’assemble, que j’épingle, que je manipule, bref, je construis très vite quelque chose. Le point de départ est donc plus un volume qu’un tracé pour tenter de transcrire la conviction que l’espace doit traduire au mieux la tension entre un programme et un contexte. C’est à l’espace que j’attribue le plus d’importance. Je cherche à mettre en œuvre des relations spatiales qui vont dans plusieurs sens en apportant une souplesse de conception. Les choses alors se plient, se mettent en forme, mais ne s’additionnent pas.
Le travail sur cette continuité spatiale est-elle une volonté consciente?
pierre de wit A la continuité sont liés la cohérence, un rapport de justesse et la maîtrise. L’enveloppe est un peu la limite de ce que tu maîtrises. Une manière de boucler la boucle et de commencer à jouer. Le jeu par rapport au pli est d’avoir les éléments, de les attacher et de commencer à agir sur le vide qu’il y a à l’intérieur. C’est le rapport entre le périmètre et la surface. Après, il y a la dimension contextuelle intuitive. Mais cette intuition arrive assez tard: après les éléments pragmatiques.
Une manière de cadrer l’intuition en quelque sorte…
pierre hebbelinck Tout à fait: nous ne nous autorisons l’intuition qu’après toute une série de mises en garde et de recherches préalables. Ma connaissance cognitive sur le projet ne m’intéresse pas en tant qu’accumulation de connaissances, mais dans sa confrontation au lieu, quel qu’il soit. C’est donc un cadre de connaissance. Et là il y a à nouveau une méthode: nous posons notre crayon sur le papier assez tard, car sinon nous avons l’impression d’avoir apposé une trace indélébile et qu’il est impossible de sortir de l’ornière. Le projet Kranz-Fontaine en est un bon exemple. Le premier projet est un cercle parfait. Au final, c’est un pentagone irrégulier. L’évolution est très forte: nous réalisons une maquette du cylindre et nous nous apercevons qu’il exclut totalement l’environnement. Il est autoréférence, centripète. Or nous estimons qu’une parcelle de terrain n’est pas un absolu: c’est une référence au monde beaucoup plus large. A l’inverse de Paul Neefs ou Villanova Artigas qui considèrent que la parcelle est le monde et que dans ce monde, on construit un objet.
cédric libert Ce que je vois chez vous c’est que le pli est l’outil qui vous sert à organiser une forme de cohérence. L’antithèse serait la Villa à Bordeaux de Koolhaas où la juxtaposition verticale de trois éléments fait le projet. Vous ne fonctionnez pas par collage d’univers, ni par assemblage d’éléments différenciés.

Dans la façade du projet Dexia (2008) s'insère une maquette du projet en corten. | © Stefan Devoldere

Dans la façade du projet Dexia (2008) s’insère une maquette du projet en corten. | © Stefan Devoldere

Si ce n’est que la continuité est renforcée par une autre récurrence qui est celle de l’ajout explicite: l’ajout d’éléments architectoniques pendant vingt ans dans la maison Dido, l’ajout d’une fenêtre dans la forme très simple de la banque Dexia à Bouge, l’ajout de la cage d’escalier de la maison Frankfort et, depuis peu, l’ajout de la maquette du projet dans le projet finalisé.
cédric libert Lors du concours du CIAC de Liège est apparue, en cours de projet, ‘la fenêtre’: comme est-elle arrivée là? Le volume était parfaitement unitaire, et, tout d’un coup, cette fenêtre sort. Et en même temps la forme et la position de cette fenêtre, une fois qu’elle est là, apparaissent évidentes…
pierre de wit C’est l’idée de l’entorse à la limite. Une fois que l’on a maîtrisé les contraintes et la forme, que les choses sont intégrées, on peut se permettre ‘l’éloge de l’exception’.
pierre hebbelinck La question de l’unité est essentielle. Elle se compose d’une série d’éléments, de séquences spatiales et d’éléments architectoniques. Dans l’exercice de la conception, quand la matérialité apparaît et que l’on tente de réaliser physiquement un lieu, alors, chaque composante architectonique de l’espace doit devenir un élément vital en soi, étudié en étant presque scindé, puis réintroduit dans le dessin pour vérification. Je ne suis pas dans un dispositif fusionnel, mais j’estime qu’il faut des entités différenciées qui composent l’espace tout en se revendiquant. C’est un exercice de grande conscience de voir comment l’espace va être mécanisé. C’est également un foyer poétique en créant des rapports d’échelle, des tensions, des choses drôles… Parallèlement à cette logique, il y a celle de déroger à la règle. Comme le dit Pierre, une fois qu’un système est organisé, nous essayons de déceler les endroits entre ce corps et l’espace environnant où se trouvent les tensions pour ensuite les mettre en œuvre. Dans le cas du CIAC, les déplacements internes et le rapport avec l’environnement induisent que ce grand volume simple fasse émerger le petit: le grand volume raconte alors encore plus.
On a l’impression que les projets, en général, engendrent une mise en valeur du contexte que vous trouvez?
pierre de wit C’est plutôt l’influence du contexte sur le travail. De trouver dans le contexte ce qui peut valoriser le projet.
pierre hebbelinck Ce qui m’intéresse effectivement dans un projet par rapport à son contexte, ce sont les mécanismes qui ont constitué le contexte: les forces vives du contexte. A ce moment là, il n’y a aucune morale, ni aucun avantage d’être sur un terrain plutôt que sur un autre. Tout site contient sa fertilité poétique.
Dans chaque projet l’utilisation des matériaux apparaît très explicite.
pierre hebbelinck C’est ce que je nomme technologie: utiliser un matériau pour un usage. Je n’induis pas une préforme, mais je regarde comment le matériau vit. Chaque projet est un axe de recherche où il s’agit de trouver une osmose entre technologie et expression globale, quelque soit la taille du projet.

© Atelier d'architecture Pierre Hebbelinck Pierre de Wit

© Atelier d’architecture Pierre Hebbelinck Pierre de Wit

Comment la question du matériau est-elle abordée au sein de l’Atelier? Suivant quelle méthode?
pierre de wit Ca part d’un croquis et ça se traduit, s’affine et se construit. Tout commence par un lien à l’intuition. La matière est appelée par un rapport un peu subjectif au projet. On réagit à cette sensation de départ. Que ce soit vis-à-vis d’une matière que l’on connaît, ou que l’on ne connaît pas. Il y a la même démarche de vérification ou de redéfinition de l’adéquation de ce matériau avec le projet. Parvenir à traduire ce matériau dans un caractère propre au projet. Le questionnement à toujours lieu même s’il nous amène parfois à avoir le même comportement. Nous restons toujours avec les mêmes thèmes, mais la question est posée différemment. Une volonté d’éviter la convention des matériaux malgré la confrontation de plus en plus contraignante des valeurs normatives. Dès qu’il y a une correspondance entre le choix et le sens, tout va de soi. Les matériaux utilisés ne sont jamais mis à contresens de leurs usages. Le travail de détail, la finesse d’écriture et la palette restreinte de matériaux jouent un grand rôle. Il y a une infinité de manières de détourner l’acier ou l’aluminium. C’est la magie du travail d’avoir trois choses sur la table et de trouver quoi en faire.
pierre hebbelinck Dans les matériaux avec lesquels nous travaillons, il y a des origines plus spécifiques qui sont contextuelles ou économiques. S’il y a des compétences autour de la maîtrise d’ouvrage, nous allons les exploiter. Au même titre que certains projets induisent intrinsèquement un mode de structure qui génère des usages de matériaux. Une de nos tendances est de diminuer notre palette: moins il y a de matériaux, plus ça nous intéresse pour aller aux limites des performances de certain matériaux. Ce jeu-là rend la matière très vivante. Un autre axe est la recherche appliquée. Elle représente des montages assez complexes avec des fabricants, des universités et des constructeurs ou des artisans. Notre intérêt technologique nous conduit à accompagner cette matière vivante dans la main du constructeur ou de l’artisan. Nous adorons développer des dispositifs technologiques et inventer avec les entrepreneurs. Nous ne leur imposons pas les détails, mais les détails sont poussés, élaborés, dessinés avant remise de prix, que ce soit en marché privé ou public. Le MAC’s représente par exemple quatre ares de plans.
cédric libert Regarder le travail de l’Atelier sous l’angle de la matière rejoint, pour moi, le regard sous l’angle de la relation avec les gens, à commencer avec la maîtrise d’ouvrage. La manière dont vous fabriquez une architecture est exogène et non endogène. Votre réflexion sur l’architecture est d’aller chercher toute une série de paramètres en dehors de l’architecture. Sans savoir si c’est délibéré, j’ai l’impression que vous ne prenez pas la voie la plus simple de manière à dégager de nouveaux thèmes. Tous ces prétextes vont permettre à quelque chose d’émerger qui est limpide dans son explication et qui, dans le même temps, apporte des aspérités dans la narration du projet et dans sa finalité. Et c’est en cela qu’au niveau de l’exposition, il était plus riche d’appliquer au travail de l’Atelier une grille de lecture propre plutôt qu’une grille de thématiques architecturales stricto sensu.

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