Quartier nord : nouvelles perspectives

publié le 22.02.2018 | texte Pierre Lemaire
De afwezigheid van een levendige plint bij de WTC-torens draagt niet bij tot de kwaliteit van de publieke ruimte in de Noordwijk in Bussel. © Alex

Les façades massives des socles de tours WTC ne participent pas à l’animation de l’espace public. © Alex

Le Quartier Nord a aujourd’hui atteint un point de basculement. L’arrivée en fin de bail de plusieurs grands locataires et des taux de vacance élevés ont conduit les secteurs privé et académique à se retrousser les manches et à tenter de relever le défi. Le secteur public est prêt à emboîter le pas. A+ fait le point sur ces initiatives multiples.

Entretien avec Sven Lenaerts, coordinateur de Up4North (ASBL fondée par les principaux opérateurs immobiliers du QN) et qui, ensemble avec Marie-Anaïs Bluteau (chef de projet à Vraimentvraiment), Dieter Leyssen (architect @ 51N4E) et Roland Dudal1 (partenaire @ AWB), a mis sur pied le réseau de réflexion ouvert LabNorth. Mais aussi avec le Dr. Petra Pferdmenges, fondatrice d’Alive architecture et enseignante au sein du studio BRU.S.L.XL2 de la KUL d’où émane l’agence académique Living North, dont les étudiantes Mathilde Jacobs, Caro Baens et Bahareh Sabouri sont membres.

1 Roland Dudal était malheureusement absent de l’entretien.

2 Le studio BRU.S.L.XL de la KUL a été fondé en 2015 par le Dr. Petra Pferdmenges, Nele Stragiers et Christopher Paesbrugghe pour faire des recherches par le design depuis l’échelle 1 :1 (S) à l’échelle du quartier (XL) dans des visions pour Bruxelles.

A+ : Vous êtes nombreux au sein de LabNorth à travailler sur le Quartier Nord (QN). Quels sont vos rôles et contributions respectifs ?

Sven Lenaerts : Je représente l’association Up4North qui réunit les principaux acteurs immobiliers du QN et essaie de construire une coalition d’acteurs en vue de redynamiser le quartier. Il s’agit donc de gérer et coordonner l’ensemble des projets, construire des coalitions entre acteurs publics, privés et citoyens. L’initiative est donc bien privée, mais son ambition est d’améliorer le cadre public en collaboration avec l’ensemble des acteurs. La création du réseau d’acteurs LabNorth où Up4North travaille en partenariat avec l’agence de design Vraimentvraiment, le bureau d’architecture 51N4E et le think-and-do-tank Architecture Workroom Brussels en est la preuve.

Dieter Leyssen : 51N4E est un bureau d’architectes avec un portfolio déjà important de projets de reconversion. Une notion importante qui anime notre agence est celle du réemploi adaptable. Ou comment, dans le cas de la reconversion d’un site, d’un bâtiment, penser l’usage futur avec et non contre les usagers du site, du quartier. C’est la raison de notre présence dans LabNorth. Le QN nous a paru un cas intéressant pour aborder ces questions à une échelle urbaine. Aujourd’hui, nous contribuons à l’aspect architectural des recherches de LabNorth en développant in situ des configurations spatiales provisoires dans l’attente d’un projet de reconversion. Ces études ont aussi vocation à informer le projet ultérieur de reconversion. Il s’agit donc d’une conception pour le court ET le long terme.

Marie-Anaïs Bluteau : Vraimentvraiment est une agence de design de politiques publiques et d’urbanisme. Dans ce cas, notre rôle au sein de LabNorth a été de trouver un moyen d’initier le projet en réunissant tous les publics. Ceci a été fait par le biais d’ateliers dont l’objectif était de discuter du faisable, du souhaitable… de mettre les idées en commun et de tenter de dépasser des contradictions apparentes entre acteurs. Ainsi, si les points de vue des habitants, des propriétaires et des travailleurs ont pu sembler contraires dans un premier temps, les ateliers ont pu faire émerger une volonté commune en faveur d’un quartier plus agréable à vivre. Le projet se prolonge dans la création du site Internet Platform North dont le caractère inclusif nous paraît essentiel. Et ceci, au-delà même des acteurs du quartier, pour répandre le buzz au tout-Bruxelles.

A+ : Ce site Internet, Platform North, est un outil important dans votre stratégie d’occupation temporaire ?

DL : En effet. Début novembre a été mis en place une plateforme pour l’occupation temporaire. Ce premier appel à candidature a donné lieu à soixante-sept soumissions de la part d’acteurs de l’ensemble de la région, où l’on sait que nombreux sont ceux en recherche d’espace. Nous espérons que l’arrivée prochaine de ces nouveaux occupants pourra initier des dynamiques similaires à celles en place dans d’autres domaines que l’académique ou l’architecture.

SL : L’objectif est en effet d’attirer des usagers qui soient complémentaires à ceux déjà présents aujourd’hui, tels que les administrations ou les habitants. Nous avions donc émis une série de critères aux candidats pour garantir cette complémentarité ainsi qu’une valeur ajoutée à la vie sociale du quartier. L’arrivée de jeunes publics dont les habitudes et temporalités sont différentes des actuels usagers élargit et complémente les pratiques à l’œuvre dans le quartier. Ces nouveaux publics nous permettent d’envisager autrement l’usage et le pouls des espaces publics ou des commerces. Et ce, en complément des fonctionnaires qui, avec leurs horaires fixes, n’en font qu’un usage limité.

A+ : Cet appel à candidats pour une occupation temporaire est-elle un coup isolé ou le premier d’une série ?

SL : Tout d’abord, il faut savoir que cet appel est une initiative de Up4North conçue et gérée par LabNorth. Elle se base sur l’observation d’un taux de vacance assez élevé. D’où l’intérêt de faire usage, fût-il temporaire, de cette vacance pour attirer de nouveaux publics et par la même occasion de rendre notre vision publique. Aujourd’hui nous avons commencé avec une petite sélection d’espaces dans deux bâtiments sans savoir l’accueil qui serait donné à l’initiative. Au vu du succès remporté, j’imagine que l’on peut penser à une seconde vague. Dans le bâtiment où nous nous trouvons, l’occupation temporaire devrait s’achever d’ici un an. Mais ça ne veut pas dire que d’autres bâtiments vides à ce moment ne pourront pas accueillir d’autres occupants temporaires. Il s’agit donc bien d’un processus renouvelable.

A+ : Petra, les études que vous menez cette année dans le studio BRU.S.L.XL semblent avoir un objectif très proche de ce que Dieter décrit. N’est-ce pas ?

Petra Pferdmenges : En effet ; j’ai d’ailleurs pu participer et contribuer à des discussions très intéressantes dans le cadre de l’atelier Hybrid Business Districts avec Freek Persyn de 51N4E et l’UHasselt, qui s’est déroulé ici. En discussion autour d’un futur pour le QN, j’ai pointé que l’innovation se trouve dans ce que l’UHasselt et 51n4E mettent en place ici aujourd’hui : activer le site à l’échelle 1:1 – une approche que Alive Architecture met en pratique à Bruxelles depuis 2010. J’ai donc exprimé l’importance de continuer cette dynamique socio-spatiale en l’utilisant comme premier pas vers l’activation du quartier. Et, lorsque cet immeuble sera reconverti, de déménager dans un autre bâtiment du quartier. Depuis, la KU Leuven a installé son studio au 24e étage.

Bahareh Sabouri : Living North est une organisation issue du studio BRU.S.L.XL du Master en architecture de la KU Leuven. Depuis octobre, nous avons pu emménager dans la tour WTC 1. Ceci est un cas unique qui nous a donné l’opportunité de sortir des murs de l’école.

Mathilde Jacobs : Nous avons commencé par une analyse du quartier au travers d’entretiens menés avec différents acteurs. Nous travaillons selon un principe bottom-up. Par ailleurs, nous cherchons à développer une vision à l’horizon 2040. Les données recueillies au travers de notre analyse et des entretiens informent cette vision. L’objectif étant de développer un processus qui s’étale d’aujourd’hui à 2040.  

Jury van de ontwerpstudio ‘Hybrid Business Districts - Brussels North’ van Freek Persyn, Dieter Leyssen en Nick Ceulemans van UHasselt. © Dieter Leyssen.

Jury intermédiare du studio ‘Hybrid Business Districts – Brussels North’ de Freek Persyn, Dieter Leyssen en Nick Ceulemans de la UHasselt. © Dieter Leyssen.

A+ : Quel serait l’objectif de ce format particulier de pratique académique ?

DL : Dans le cadre de notre première masterclass, nous avons mis sur pied une telle agence. Elle a permis d’aller à la rencontre des citadins, des acteurs immobiliers du quartier, des activistes. Bref, d’ouvrir un débat public.

PP : Nous avons initié le modèle de la pratique académique dans le cadre de notre studio BRU.S.L.XL pour générer de l’impact par l’enseignement – un missing link entre l’académique et la pratique. C’est d’ailleurs le thème de la prochaine biennale internationale d’architecture de Rotterdam (IABR 2018-2020) qui a élu domicile notamment dans le WTC 1. Alive Architecture est un autre modèle de pratique académique – une pratique réflective parmi d’autres à Bruxelles (Donald Schön, 1983, The reflective practitioner) – qui va déménager début 2018 au WTC 1. Nous allons amener le truck que nous avons initié dans le cadre de Parckdesign 2014 – Parckfarm, et espérons le partager avec d’autres acteurs du quartier. Le but principal sera l’inclusion d’acteurs multiples – y compris les habitants et les réfugiés.

MJ : Le caractère bottom-up de notre travail, le fait de travailler avec des interlocuteurs divers est important. Nous avons conduit beaucoup d’entretiens avec LabNorth, les habitants, les passants, la ferme Maximilien et les réfugiés… Nous tentons aussi d’analyser les processus de transformation à l’œuvre aujourd’hui dans le quartier tout en visant une projection à l’horizon 2040.

SL : Il s’agit là d’une ambition partagée entre nous tous : se projeter dans une vision à long terme tout en portant des actes concrets ici et maintenant. Plus prosaïquement, il nous faut travailler à la fois sur le software, ou comment activer des lieux dans le court terme, et sur le hardware à plus long terme.

M-AB : D’une certaine façon, on pourrait dire que LabNorth est un prototype vivant sur la question de la reconversion de quartiers de bureaux.

A+ : Il paraît assez évident que le quartier Nord est dans une phase de changement. D’après vous, la désaffection du quartier est-elle due aux caractéristiques intrinsèques du plan Manhattan ?

BS : Ce qui saute aux yeux est la mono-fonctionnalité bureau du quartier et la place importante vouée à l’auto dans l’espace public. Ceci se traduit par une monotonie certaine tant sur le plan formel que sur celui des usages de l’espace public. On constate aussi que le quartier est divisé en trois zones relativement contrastées : la partie administrative avec ses tours de bureaux ; une partie principalement constituée de logements sociaux et d’écoles ; et enfin la zone située le long du canal où plusieurs projets de logement haut de gamme voient le jour. Ces zones sont physiquement séparées par de larges boulevards et leurs publics respectifs ne se croisent pas. Par ailleurs, la pauvre qualité des espaces publics sur le plan de l’usage n’incite pas à y séjourner, et encore moins à s’y rendre.

SL : Dans l’esprit de beaucoup, le plan Manhattan est l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire en termes d’urbanisme. Cette mauvaise connotation pèse sur l’attractivité du quartier. Sur le plan de l’expérience physique, la présence de nombreux socles aveugles et de barrières urbaines ne facilite pas les choses. Les bâtiments de bureaux ont, pour la plupart, plus de vingt ans et ne sont pas adaptés aux modes de travail d’aujourd’hui. Ceci et l’absence de services au sens large sont probablement les raisons principales qui poussent les entreprises à quitter le quartier.

D’un autre côté, le quartier Nord a un potentiel immense. Outre son très grand stock de bureaux disponible, sa situation stratégique à proximité du centre-ville, il est hyper accessible avec la présence du nœud multimodal de la gare mais aussi du canal et de la petite ceinture. Ce constat, combiné à celui de la tendance haussière du taux de vacance (10-15 %), nous conduit à penser qu’il faut revoir le modèle type de l’immeuble de bureaux.

Notre défi est dès lors de repenser le modèle en intégrant le principe de multi-occupants et de la mixité verticale logements/bureaux. Avec de nouveaux modèles d’occupation des bureaux et une nouvelle offre de services, les locataires reviendront.

A+ : En quelque sorte, vous cherchez des nouveaux adeptes du QN qui, ensemble avec les habitants et usagers actuels, peuvent redonner vie au QN ? Quels sont les publics que vous rencontrez aujourd’hui dans le QN ?

Caro Baens : De 9 h à 17 h, il y a les employés et fonctionnaires, et après 17 h, les habitants pour lesquels très peu de services existent. Ni supermarché, ni café. Pour compléter le tableau, le parc Maximilien a vu l’arrivée d’un nouveau public, celui des immigrés. Et enfin, les propriétaires immobiliers eux-mêmes. Il pourrait être intéressant de développer une approche de gentrification intégrative où l’on cherche à construire des dynamiques socio-économiques entre acteurs en fonction de leurs besoins et compétences.

DL : Le contexte historique de la création du quartier peut nous éclairer dans ce questionnement. En effet, le quartier résulte d’une approche top-down d’acteurs public et privé, sans considérations pour les usagers ou les processus participatifs à mettre en œuvre. En fait, dans les années soixante, la plupart des habitants du quartier ont été expropriés et, au bout d’un long processus de négociations de plus de dix ans, de nouveaux usagers y ont été placés, sans grande conviction. Certaines anecdotes parlent d’elles-mêmes. Notamment, la mise en place de shuttle buses entre la gare du Nord et le lieu de travail pour éviter d’avoir à parcourir le quartier à pied. Nous devons à présent tirer les leçons du processus de transformation urbaine. L’héritage du plan Manhattan est plus facile à porter sur le plan morphologique que sur le processus d’accompagnement des usagers qui était, lui, clairement déficitaire.  

SL : Un autre public plutôt jeune est celui des backpackers qui empruntent les autocars au départ de la gare du Nord. Ou encore les clients des hôtels de la place Rogier. De nouveau, du fait de l’absence de services dans le quartier, ces publics arrivent ou dorment dans le quartier mais s’échappent aussitôt vers le centre-ville. Il est donc crucial de développer des services à l’intention de ces publics pour dépasser le caractère transit du quartier.

DL : D’un point de vue urbain, il est surprenant de constater à quel point le quartier est sous-utilisé alors même qu’il s’inscrit dans une relative continuité des boulevards centraux et de la zone canal. Au-delà des acteurs locaux, il pourrait être intéressant d’explorer les usages qui pourraient être faits du quartier pour des publics qui lui sont extérieurs. La taille des espaces publics du quartier est assez inhabituelle et devrait permettre d’héberger des activités qui ont du mal à prendre place dans le tissu classique de Bruxelles, d’explorer de nouveaux usages.

PP : Sans doute les publics les plus récents sont les étudiants de la KUL au 24e étage et les membres de LabNorth au 16e étage. Les études de terrain et les prises de contact qu’ils mènent avec des publics variés pour élaborer leur vision du futur ont déjà en soi un impact sur le vécu au quotidien. Progressivement, ils se posent en médiateur de la transformation en cours. Mais il subsiste une question importante : au-delà des étudiants, qui parmi les différents acteurs et groupes d’intérêts du quartier va prendre la responsabilité de cette médiation ? Il nous semble important d’assurer que la IABR 2018-2020 génère un processus inclusif avec tous les acteurs locaux – en ce compris les réfugiés et les habitants. Autrement, la transformation du QN risque de rester un projet bling bling comme bien d’autres exemples dans le monde. Dans le projet Parckdesign 2014 – Parckfarm, Alive Architecture et Taktyk ont réalisé une approche qui visait l’intégration des acteurs locaux par le biais d’une biennale. Dans le cadre de l’IABR 2018 – 2020, Alive Architecture a proposé de reproduire et renforcer ce nouveau rôle de l’architecture. Le développement d’un modèle économique est actuellement en cours.

A+ : Prenant en considération les observations que vous avez pu faire sur le caractère moderniste du quartier, son taux de vacance et les loyers assez bon marché qui en découlent, et enfin son formidable potentiel, avez-vous pu identifier des points d’entrée où concentrer vos efforts ? Et ceci en tenant compte d’un contexte de finances publiques fragiles.

DL: L’expérimentation que nous avons initiée ici est née en partie du constat de l’absence de vision long terme ou de masterplan des autorités publiques. Un certain nombre d’acteurs ont donc pris les choses en main. Et d’une initiative privée au départ, le projet a été rejoint par la société civile et puis par le monde académique. Ceci a conduit à un grand foisonnement d’idées et de travaux qui n’aurait sans doute pas été possible dans le cas d’une étude urbaine classique. Par exemple, le studio BRU.S.L.XL de Petra, Nele et Christopher est très bon à établir des liens entre visions architecturales et urbaines d’une part et l’activation effective du quartier par le biais d’interventions sur le terrain d’autre part. Le studio que Freek et moi menons se concentre quant à lui sur les axes classiques du quartier et plus particulièrement, sur la façon de faire de l’axe Bolivar l’axe majeur du quartier plutôt que l’axe Albert II. Nous avons donc une approche sur plusieurs niveaux dont je pense que les résultats surpasseront ceux d’une étude plus classique. Je ne plaide pas pour la fin des subsides publics, mais notre approche pourrait permettre une meilleure allocation des fonds disponibles sur base des besoins et préoccupations actuels des usagers du quartier.

SL : Il peut en effet s’agir d’un nouveau modèle de co-création. Le fait que neuf propriétaires immobiliers aient mis leurs efforts en commun dans Up4North en mettant de côté leurs intérêts privés pour créer une coalition de forces vives est assez inhabituel. Ceci dit, sachant que pour avancer l’implication des pouvoirs publics est nécessaire, Up4North a fait appel à ces derniers pour mettre sur pied une coalition. Nous pensons que ces pratiques peuvent mener à de nouveaux types de partenariats et de collaboration. Le jour où des fonds publics pourront à nouveau être investis dans le quartier, j’imagine que des discussions seront menées avec nous pour savoir ce que nous avons pu accomplir et comment nous pouvons collaborer. Il s’agit donc d’après moi d’une nouvelle façon de travailler ensemble entre acteurs privés, publics et de la société civile.

DL : Les contrats de quartier sont un précédent intéressant vu qu’ils sont également nés d’un dialogue entre La Cambre et les différents acteurs clés de l’époque. Donc, peut-être qu’ici nous pourrions lancer un nouveau type de contrat de quartier à une échelle plus métropolitaine.

SL : Par ailleurs, la plateforme que nous avons mise en ligne pour de l’occupation temporaire est une forme d’expérimentation assez éloignée d’une grande vision urbaine pour le quartier. Si le quartier européen ou Mediapark ont des identités très claires, nous n’en avons pas pour le Quartier Nord. Je pense que les projets sur lesquels nous travaillons vont nous fournir quelques enseignements. Cet écosystème d’acteurs innovants que nous postulons fait-il sens ? Avons-nous fait les bonnes analyses ? Ces acteurs souhaitent-ils venir ici ? À nouveau, il s’agit d’une approche software qui a vocation un jour à nourrir une vision plus large. 

Bolivarlaan, 2040. © Caro Baens

Avenue Bolivar 2040. © Caro Baens

A+ : Un contrat de quartier tel qu’évoqué par Dieter serait-il le bon outil pour accompagner le processus que vous initiez ?

SL : D’un côté, il me semble que les contrats de quartier sont souvent réalisés là où du logement est présent. Ceci explique sans doute que les deux Contrats de rénovation urbaine dans cette partie de Bruxelles longent le Quartier Nord sans s’y aventurer. D’un autre côté, si l’ambition de ces CRU est de créer du lien et surmonter les barrières urbaines, alors oui, cela aurait tout son sens d’en réaliser un pour le Quartier Nord. Nous plaidons donc pour une vision plus large qui intègre le quartier d’affaires.

DL : Je pense qu’il faut reconnaître le caractère assez particulier du QN tant en termes de complexité qu’en termes de parc immobilier. La réflexion sur l’avenir de l’héritage moderniste est un sujet assez récent pour les architectes et les urbanistes. Les contrats de quartier, eux, ont développé une logique de micro-interventions pour des quartiers assez différents du QN. Ici, un autre type d’outil sera probablement nécessaire. Dès lors, il est important que les pouvoirs publics continuent à regarder de l’avant et à concevoir des outils nouveaux en fonction des défis qui se posent. Le débat récent organisé par le maître architecte sur la question des bâtiments des années 70/80, intitulé « Should I stay or should I go ? », me semble une meilleure proposition que de chercher à encadrer le tout via des outils qui, s’ils ont prouvé leur pertinence pour un certain type de quartier, ne sont probablement pas appropriés ici.

A+ : Se pose du coup la question de la gouvernance.

SL : La mise en place d’une gouvernance pour le QN est complexe. En termes de pouvoirs publics, le QN relève de trois communes ainsi que de l’autorité régionale. Nous pensons qu’en tant qu’interface qui ambitionne la construction de coalitions, LabNorth pourrait jouer un rôle de facilitateur pour la mise sur pied d’une gouvernance adéquate. Le simple fait de réunir les responsables des communes et de la Région dans des ateliers au caféNorth est un premier pas dans la direction d’une vision partagée entre le public et le privé.

PP : Le partenariat entre public et privé, de même que la combinaison d’approches bottom-up et top-down, me paraissent essentiels pour la réussite du projet. Aujourd’hui, les étudiants travaillent sur place et mènent des actions dans le quartier mais la question est de savoir quelle gouvernance mettre en place pour pérenniser leur implication – et surtout celle des acteurs aux alentours – sur le long terme ? Il s’agit là d’une question ouverte à laquelle il nous revient d’apporter une réponse, que ce soit au travers de LabNorth ou de la IABR 2018-2020 ou encore du studio Towards Inclusive Gentrification que j’initie en février 2018 dans le cadre du Master international de la KU Leuven.

A+ : Dans la reconversion du quartier, une problématique clé est celle de l’intensité urbaine, ou plutôt de son absence. Avez-vous abordé dans vos travaux la question de l’animation du sol urbain ?

MJ : La semaine dernière nous avons ouvert le caféNorth pour un jour où les étudiants de BRU.S.L.XL ont réuni un public varié : employés de bureau, écoliers… Il s’agit là d’une intervention type d’activation des rez-de-chaussée qui symbolise notre ambition à la rencontre du bâti et de l’espace public. Ce principe de services en pied de bâtiment ouverts à tous les publics plutôt qu’aux seuls occupants des étages devrait d’ailleurs informer la façon dont les nouveaux bâtiments sont conçus. 

PP : Cet exemple démontre l’importance pour les étudiants d’intégrer le facteur économique dans leurs travaux si on veut dépasser une vision académique qui pêcherait par idéalisme. Des synergies restent à trouver, notamment avec Up4North. L’objectif de la création de la pratique académique Living North au sein de la KULeuven est précisément de décloisonner académique et professionnel. Elle a d’ailleurs vocation à continuer son travail après la fin des études.

DL : Je pense que des cas d’école existent déjà sur la question de l’interdépendance entre acteurs du projet urbain. Je mène des réflexions à ce sujet dans le cadre du Cities program de la London School of Economics. Dans beaucoup de cas d’occupation temporaire ou de processus bottom-up, il n’y a pas de réel lien d’interdépendance entre les propriétaires et les occupants temporaires. Alors que, dans le cas des rez-de-chaussée, nous pourrions constituer une réelle interdépendance entre acteurs, où les profits économiques seraient partagés. On peut imaginer, par exemple, une boucle économique où, d’intérêt commun, les propriétaires s’investissent dans le soutien à l’activation temporaire des rez-de-chaussée vu qu’elle impacte positivement le capital social du quartier. Chacun s’y retrouve. Quoi qu’il en soit, des liens d’interdépendance économiques sont une condition importante dont nous devons tenir compte. Cette expérimentation sur le comment ne nous empêche pas d’avoir une idée assez claire de la ville que nous voulons pour demain.

SL : Dans nos travaux sur l’activation des rez-de-chaussée par des services ouverts à tous, nous sommes tout de même confrontés aux nouveaux modes de travail qui prônent trop souvent l’internalisation de toute une série de services à destination de leurs employés. La conséquence étant que les employés ne quittent pas leur lieu de travail en journée. Notre défi est donc d’oser ce changement de mentalité en développant une offre de services innovante qui va au-delà de ceux offerts dans les immeubles de bureaux.

Dans le quartier européen par exemple, en dix ans, nous avons observé une évolution des typologies de logement depuis le studio au deux chambres familial. Ce qui s’accompagne alors de l’apparition de commerces ouverts en soirée et le week-end. Il s’agit d’un cercle vertueux qui pourrait bien voir le jour au QN avec la réalisation de logements sur les axes majeurs.

DL : Une des premières hypothèses que nous avons formulées au sein de LabNorth est le passage d’une part de 100 % de mono-occupants dans les bâtiments de bureaux vers une part de 30 % de multi-occupants qui partageraient des services situés en rez-de-chaussée. Il s’agira de toute façon d’une transformation progressive qui s’étalera dans le temps.

PP : Les conditions de réussite de ce projet me semblent être de travailler avec ce qui existe plutôt que de vouloir réinventer le monde. Et ce, tant sur le plan spatial, que social et économique. Nous parviendrons à renforcer l’identité du quartier dans la mesure où nous intégrons dans notre approche ces trois dimensions : le social – les usagers, leurs expertises et leurs besoins ; le spatial – de quoi dispose-t-on et comment le transformer ; l’économique – où se trouve l’argent et comment développer des modèles de financement alternatifs.

CaféNorth. © Caro Baens

CaféNorth. © Caro Baens

A+ : Comment envisagez-vous la poursuite de votre action ? Une collaboration avec l’IABR 2018-2020 ?

SL : Une collaboration est effectivement prévue via l’agence AWB qui est le curateur de cette édition. Des ateliers « urbanité » se tiendront dans le quartier Nord et il existe des plans pour organiser un grand évènement culturel dans le QN avec l’ensemble des acteurs culturels.

DL : Je pense en effet que l’été 2018 sera un moment charnière pour débattre de nos travaux d’initiative assez organique avec plusieurs publics cibles. Ce sera l’occasion d’entendre les acteurs de la politique urbaine et les pistes qu’ils pourront offrir pour une boîte à outils urbanistiques qui tienne compte des conclusions de nos travaux. On pourra alors également faire le point avec les usagers des immeubles loués en occupation multiple, sur les qualités et points à améliorer dans cette nouvelle typologie de lieu de travail. Et enfin, il serait intéressant d’échanger avec les architectes sur la conception de bâtiments flexibles, voire évolutifs. Bref, quand on dispose d’un contexte aussi riche et diversifié que LabNorth, il est impératif d’aboutir à des résultats et de les partager avec le plus grand nombre.

 

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