Mauricio Pezo et Sofia von Ellrichshausen

publié le 11.02.2014 | texte Audrey Contesse

“Peut-être n’y a-t-il pas plus qu’une ou deux idées dans la vie active d’un architecte. Les projets semblent être des variations de ces idées limitées. Cette durée de vie est très courte. En fait, la vie d’un projet est trop brève pour pouvoir épuiser une idée ou le prolongement d’une idée de base”, confie Sofia von Ellrichshausen dans l’entretien préparatoire à la conférence qu’elle et Mauricio Pezo donneront dans le cadre de la programmation A+ Architecture in Belgium/Bozar Architecture le 11 mars 2014. Ce jeune bureau chilien, à la pratique engagée, porte un regard très clairvoyant sur son travail mais aussi sur le rôle et la position de l’architecte : “Les concours architecturaux sont la pire chose que les architectes aient jamais inventée. C’est une pratique affreuse qui a été validée par l’ambition même des architectes.” Dans l’entretien, il est aussi question d’art, de stratégie et d’Alice au pays des merveilles.

 

A+ Votre bureau existe depuis 2002. Comment avez-vous démarré? Comment est organisé le bureau?
mauricio pezo Nous nous sommes rencontrés à Buenos Aires. Comme toute rencontre heureuse, c’était un pur hasard. Sofia finissait ses études à l’Université de Buenos Aires et je donnais une conférence sur mon mémoire de maîtrise. La rencontre a eu lieu dans un contexte fortuit. C’était intense et quelque peu irrationnel. Après quelques semaines nous avons décidé de continuer à deux et de retourner au Chili. Nous avons donc toujours été associés et partenaires, sans distinction entre vie professionnelle et vie privée.
sofia von ellrichshausen Nous travaillons autant que possible. Cela ne demande pas de gros efforts. C’est ce que nous avons envie de faire. Nous le faisons donc ensemble. On dessine, on peint, on voyage, etc. Chaque architecte fait pareil, j’imagine, mais peut-être le faisons-nous sans distinguer travail et vie privée. Nous ne pourrions pas avoir de vie parallèle. C’est trop intime pour nous.

 

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Maison et atelier Cien, Conception, Chili, 2011
© Pezo von Ellrichshausen

mauricio pezo Nous avons une très petite équipe ; outre nous-mêmes, on compte environ deux architectes collaborateurs et deux stagiaires. Nous n’avons jamais été plus de huit. Mais nous n’ambitionnons pas de grandir. Nous ne pensons pas qu’il est nécessaire de réaliser de grands bâtiments pour dire ce que l’on a à dire.

A+ Vous définissez votre bureau comme un ‘atelier d’art et d’architecture’. Où est la frontière entre l’art et l’architecture dans votre pratique? Par exemple, quelle est la place dans votre démarche des peintures à l’huile sur toile représentant des coupes axonométriques de vos projets? Sont-elles ‘seulement’ des œuvres d’art ou constituent-elles un élément essentiel du développement d’un projet architectural?
sofia von ellrichshausen Nous ne souscrivons pas à la distinction traditionnelle entre art et architecture. Nous ne faisons que produire des œuvres sous différents formats, et même pas une grande diversité de formats. Nous ne travaillons pas sur des projets d’envergure et ne faisons pas de design urbain, d’entreprise ou commercial. Nous tenons cependant à souligner dans notre travail les liens entre l’art et l’architecture, parce que c’est une manière de faire état du degré d’autonomie de certaines préoccupations initiales de ce que nous produisons. La distinction principale réside dans cette question initiale. Peut-être même uniquement dans ce point de départ insignifiant qui distingue le niveau d’autonomie ou de compromis qui pousse certaines idées à se développer. Dans le cas d’une création artistique, il y a généralement plus de sentences que de débats. Dans le cas d’une création architecturale, les débats doivent d’abord être résolus, mais pour nous il doit toujours y avoir une sentence, une déclaration, une perspective personnelle qui, au final, situe ce que l’on fait dans un contexte spécifique.
mauricio pezo Nous aimons illustrer cette distinction subtile avec un passage d’‘Alice au pays des merveilles’ de Lewis Carroll, dans lequel le Roi et la Reine jugent des lapins pour avoir peint des roses de la mauvaise couleur. Le Roi veut voir des preuves avant de se prononcer, mais la Reine le reprend aussitôt : “Non, la sentence d’abord, les preuves ensuite”. Peut-être n’y a-t-il pas d’autre différence entre l’art et l’architecture, ou du moins, pas dans le sens dans lequel nous souhaitons penser, produire et vivre un espace architectonique. En fait, au lieu d’essayer de produire une architecture pseudo-artistique, nous préférons consacrer notre temps à explorer les possibilités d’un art architectonique, un territoire qui a fait l’objet de moins d’attention.
sofia von ellrichshausen Au sein de cette démarche, ou de cette intention, nous considérons les coupes axonométriques comme un moyen de synthétiser la structure spatiale d’un bâtiment. Elles permettent de représenter simultanément l’intérieur et l’extérieur d’une construction sans changer le sens de compacité et d’unité du système spatial.
mauricio pezo Elles constituent en effet des œuvres d’art en soi. Elles sont produites au moyen d’une technique assez traditionnelle. Il s’agit d’un dessin transféré sur toile et recouvert de plusieurs couches de peinture à l’huile. Il s’agit de pièces uniques qui concentrent non seulement une idée architecturale, mais aussi une certaine durée. Elles font partie d’un processus de création lent. Elles sont réalisées à la main, même si les études originales peuvent être préparées dans un format digital. Nous ne souhaitons certainement pas romancer le processus de création architecturale. Développer des centaines d’études juste pour le plaisir de tester des possibilités, ou pour montrer combien le travail est difficile, ça ne nous intéresse pas. Je pense qu’il s’agit d’une représentation erronée de la pratique architecturale, qui est commode parce qu’elle marche très bien pour les politiciens, et encore mieux pour les médias. Mais pour moi ce n’est pas la quantité de travail qui compte, c’est son intensité, sa précision, sa qualité. Développer une méthode personnelle n’est pas seulement nécessaire, c’est inévitable. Mais être conscient d’une méthode particulière, ça ne signifie pas être capable d’expliquer le processus anecdotique qui a permis d’aboutir à telle ou telle forme, comme on l’entend généralement lorsque des architectes évoquent ce qu’ils font. Pour nous, la dernière pièce constitue le moment le plus pertinent d’une entreprise productive. Donc peut-être que le fait qu’une peinture nécessite tellement de temps peut être considéré comme une confirmation de notre propre rythme de travail, qui est également lent et quelque peu unidirectionnel, ou monothématique.
sofia von ellrichshausen Ou une confirmation de notre propre rythme de pensée, qui est encore plus lent.

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© Pezo von Ellrichshausen

 

Retrouvez cette interview en intégralité dans A+246.

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